— Moi, Bulgare. Je suis de votre marabout, c’est pourquoi je vous demande ça.

Et dès lors, il s’adressa directement à Orschanow, en russe, avec un fort accent.

— Voyez-vous, moi, je suis un ancien étudiant. J’ai été à Kiew, pour mes études de droit. Puis, je me suis trouvé mêlé à des troubles. Je me suis sauvé, et après bien des misères, je me retrouve ici… Oh, la vie est affreuse, affreuse à cause des brutes qui nous entourent. Il n’y a, entre légionnaires, aucune solidarité ; chacun pour soi et le diable pour tous.

— On peut aussi vivre en soi-même.

— Si au moins il y avait moyen de lire, d’échanger des idées, mais sans livres, sans société intellectuelle, comment vivre ?

— Écoute, camarade, moi, j’ai quitté volontairement la vie d’étudiant pour me faire ouvrier et trimardeur. Ce n’est que la misère, les circonstances, — il hésita — et aussi l’envie de venir en Afrique, qui m’ont poussé à m’engager. Eh bien, pendant deux ans, absolument libre, je n’ai pas ouvert un livre, je n’ai pas eu la curiosité de jeter les yeux sur un journal.

— Je ne vous comprends pas.

— A quoi bon lire ? A quoi bon penser même ? Il y a d’autres voluptés, meilleures et plus intenses.

— Lesquelles donc ? Y a-t-il quelque chose de plus beau que les calmes jouissances de l’esprit, que le perfectionnement de soi-même, pour se rendre apte à la lutte qui nous incombe à nous tous, les intellectuels ?

— La lutte ? Pourquoi faire ? Il semble d’un égoïsme bourgeois de dire aux hommes : débrouillez-vous tout seuls. Mais non, c’est le seul avis que puisse leur donner un vrai libertaire. De quel droit empiéter sur la liberté des hommes ?