Mohammed jouait du djouak, tirant des plaintes étouffées, tantôt langoureuses, tantôt d’une presque immatérielle tristesse de ce petit bout de roseau, coupé au fond d’un oued.
Hammou Benhalima, un portefaix en loques européennes, avec un foulard de coton bleu roulé autour de sa chéchiya, jouait de la guitare espagnole.
Un vieux, la face rasée, impassible, les yeux clos, comme en rêve, faisait pleurer un antique violon, qu’il appuyait sur son genou, à la mode arabe. Et d’autres, un groupe de bédouins aux minces profils d’oiseau de proie, aux yeux roux sous le voile en auvent de leurs turbans à cordelettes fauves, promenaient des petits morceaux d’écorce sur les deux cordes de leurs guibri — Et les têtes se renversaient, les yeux se fermaient.
Les « hacheïchia » en extase chantaient.
Tantôt c’étaient des complaintes bédouines, épopées de chasse, d’amour et de rixes. Tantôt, des cantiques maraboutiques, la Borda, en l’honneur du Prophète, ou des chants d’amour passionné et malheureux, où des cœurs saignaient, distillant goutte à goutte les larmes brûlantes des séparations et des oublis.
Orschanow, tiré de son demi assoupissement, dans la lueur vacillante des bougies, observait parfois les groupes aux attitudes souples et félines, les accroupissements, les poses couchées, lasses, la mimique des visages que l’ivresse du chant, de la musique et du kif pâlissait lentement de spiritualité. Les citadins se laissaient aller à l’extase, voluptueusement. Les bédouins gardaient leurs masques bronzés, de gravité farouche, les prunelles plus luisantes seulement, dans le soulèvement des paupières alourdies.
On parlait peu, à la Djenina, et le cafetier distribuait en silence les petites tasses de café, les tout petits verres de thé marocain, à la menthe poivrée…
CHAPITRE VIII
C’était la nuit.
La chambrée, dans l’ombre, soufflait une chaude haleine de lassitude reposée.