Ce soir-là ils marchèrent longtemps autour du camp dans la gloire du soleil mourant en rose sur l’immense horizon du Sud attirant.

— D’où es-tu, toi ? demanda tout-à-coup le Bicot.

— Moi, je suis Russe, par mon père, tartare par ma mère. Et toi ?

— Moi ?… Tu sais, j’ai dit que je m’appelais Pedro Garcia… Eh bien, ce n’est pas vrai. Ils ont raison les autres ! Mais pourquoi m’embêter ? Je suis de Bou-Saâda, je m’appelle Lamri Belhaouari.

Et d’un trait, il conta son histoire, comme pour se justifier.

Il était fils de cadi. Il avait été à l’école française-arabe, puis au lycée, à Alger. Riche, il n’avait pas eu besoin de travailler. Rentré à Bou-Saâda, son père lui avait donné une délicieuse petite maison en toub doré, dans les jardins qui bordent l’oued. Il l’avait marié avec sa cousine par alliance, Halima, toute jeune et très belle. Et Lamri était devenu amoureux de sa jeune femme. Il l’adorait.

Un soir, on était venu le chercher, son père étant très malade. Il avait quitté à regret sa maison paisible et son Halima, il avait couru chez son père, disant qu’il rentrerait au jour. Le vieillard allait mieux après une crise, et Lamri, tout joyeux, rebroussa chemin. Il avait une clé, il rentra doucement. Et alors, dans la tiédeur de la cour où ils dormaient l’été, il avait trouvé Halima dans les bras d’un de ses cousins, Ali.

Lamri avait perdu la raison. Il avait massacré les amants à coups de couteau… Il s’était jeté en travers du lit inondé de sang, et il avait attendu le jour, prostré, inconscient. On l’avait arrêté, et le Conseil de Guerre, dont il était justiciable, comme indigène du territoire militaire, l’avait condamné seulement à deux ans de prison…

A la colonie pénitentiaire de Berrouaghia, Lamri avait vécu ces deux années en un rêve sombre. Son père était mort, et Bou-Saâda lui sembla vide et désolée, quand il rentra.

Alors, abandonnant ses biens à son frère Ahmed, assesseur du cadi, il s’était engagé aux spahis, par ennui. Vers la fin de sa quatrième année de service, Lamri, en détachement à Aumale, s’était passionné pour une belle juive. Un soir, par fatalité, il avait eu une altercation avec un autre spahi, chez cette femme. Ils s’étaient battus et Lamri avait blessé son camarade. Pour la deuxième fois, il passa au Conseil, et fut condamné à un an de prison, le Conseil ayant admis l’excuse de provocation.