Cependant, quatre d’entre ces gens avaient eu le courage d’abréger sa souffrance… Véra surtout. Cette image acheva de le calmer. Il n’était plus seul, puisqu’il y avait Véra. Tôt ou tard, quand il pourrait, il irait à elle.
CHAPITRE III
Après le demi-sommeil trouble d’une nuit mauvaise Orschanow passa la journée presque entière dans le vague de l’indécision ; irait-il chez Véra ? Puis, une honte le retint. Comment lui dire que depuis plus de six mois, il vivait dans les plus sordides cabarets, qu’il s’enivrait avec des prostituées et des repris de justice, qu’il roulait sciemment dans l’immondice, et que cela lui plaisait ?
Ce qui le décida à rester, ce fut l’idée très nette que, si même il fallait tout dire à Véra et chercher un refuge auprès d’elle, après, à cinq heures, il retournerait quand même à l’île Goutouyew, le plus pauvre des quartiers maritimes, retrouver sa maîtresse Polia… Et quand il serait avec elle, inévitablement, ils iraient au cabaret, ils se soûleraient.
Alors, puisqu’il restait le chien errant et crotté, trouvant la boue noire du ruisseau bonne et délectable, à quoi bon aller faire ce qu’il appela amèrement la « comédie », chez Véra ?
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… Polia pouvait avoir vingt ans. Ses cheveux blonds auréolaient un mince visage de souffrance et les larges yeux gris, de vrais yeux de russes, s’ouvraient comme étonnés, presque effrayés de tant de laideurs et de misères.
A dix-huit ans, elle était entrée à la fabrique de papier des frères Kozlow. Son père et sa marâtre buvaient, ne faisant aucune attention à la fillette.
Polia subit les promiscuités délétères du logis et de l’atelier. Avant l’âge, elle fut violée par les ouvriers, comme toutes ses pareilles. Ce fut une galopade brutale de mâles insouciants, et sa santé frêle en fut ébranlée pour toujours. Elle était restée passive, comme hébétée, les sens endormis subissant les hommes avec résignation, comme une des formes de la misère. A l’église, le pope répétait bien que les filles perdues brûleraient éternellement en enfer, mais il n’indiquait aucun moyen d’éviter le rut débordant, la houle violente qui montait de toute part.
Polia buvait, comme toutes les autres et elle avait pris l’habitude de se prostituer pour de l’argent, après la fatigue de la journée.