Du jour où il s’enivra par chagrin, il fut des leurs, et il acquit droit de cité chez les miséreux.
Ce lui fut une joie, un soulagement immense.
Un soir, n’ayant pas trouvé Polia, il erra, sans but, à travers la ville, revenant sans savoir vers la place Siennaya, le marché au foin, qui est la Cour des Miracles de Pétersbourg, le rendez-vous et le refuge de toute la lie souffrante, prostituée et criminelle de la capitale.
Quelques gouttes de pluie firent qu’Orschanow se réfugia dans un cabaret, une longue salle aux parois enfumées et luisantes, qui semblaient en bronze poli. Devant le comptoir en planches mal clouées, le patron trônait, un grand jeune homme robuste, au visage sec et bronzé, aux yeux noirs et obliques : un tartare. Il avait le front rasé, sous un bonnet en peau de mouton, et son corps souple était sanglé dans un vieux cafetan bleu ceinturé de rouge.
Il se disait de Kazan, se faisant appeler Akhmatow, se nommant réellement Ahmetka, et resté musulman.
Une forte gaîté régnait chez Akhmatow, on jouait de la balalaïka et de l’harmonica, et des filles y venaient boire, en foulard de paysannes, traînant des galoches éculées.
Orschanow, installé dans un coin, observa avec curiosité la clientèle du cabaret. A première vue ces gens eussent pu passer pour des ouvriers, mais l’œil expérimenté d’Orschanow ne s’y trompait pas, et il se félicitait d’être entré dans ce lieu. Les études qu’il pourrait y faire, les amitiés qu’il pourrait y lier rompraient la monotonie de sa vie et de ses errances dans les milieux ouvriers.
Dans un groupe, près d’Orschanow, quelqu’un cria :
— Commençons un maïdane !
Au pays, Orschanow avait vu souvent des brodiaga, des évadés de Sibérie devenus des vagabonds.