Et ce mot caractéristique de maïdane qui, en Sibérie désigne le jeu de cartes, lui dévoila tout de suite ce qu’était le cabaret d’Akhmatow : un repaire de repris de justice, de brodiaga.
Il savait que la plupart des évadés de Sibérie sont des vagabonds-nés, des hommes qui ne sont heureux que sur les grand’routes, pour qui la seule vie désirable et délectable est la vie errante.
Et il se sentit à son aise parmi eux, il éprouva le besoin de les connaître, de leur parler.
Parmi ceux qui jouaient aux cartes, Orschanow remarqua un homme de son âge, vêtu d’un cafetan en loques et coiffé d’un bonnet de renard usé. Malgré ces haillons, le joueur avait grand air. De haute taille, svelte, avec un profil régulier et aquilin, de longs yeux fauves et des cheveux très bruns, il avait une grâce sauvage qui attirait.
Ses camarades l’appelaient Oriol (aigle) ou Tête-Perdue.
L’Aigle buvait beaucoup et, vers la fin de la soirée, une dispute éclata entre lui et le patron, pour le payement.
— Tête de Veau ! Front rasé ! cria l’Aigle.
— Oui, peut-être. Et toi ? Tu pues les travaux forcés !
— C’est ton chemin !
— Si j’y vais, Dieu le sait. Quant à toi, c’est sûr que tu en viens !