Puis, brusquement, avec un regard oblique vers Orschanow, ils se turent, et l’Aigle paya sans rechigner.
Le lendemain, Orschanow retourna chez Akhmatow, avec Pétrow, un ancien ouvrier de Goutouyew, ivrogne et devenu ce que l’on appelle dans les bas-fonds un valet de cœur, c’est-à-dire un voyou.
Pétrow s’était pris d’affection pour Dmitri et, comme il était connu à la Siennaya, Orschanow, accompagné de lui, ne provoqua plus aucune méfiance. C’était un barine, un ex-étudiant, mais il s’était mis à boire, par chagrin, et il préférait la société des moujiks à celle de ses semblables, les nobles et les lettrés.
Tout ce qu’on lui demandait, c’était de ne pas être un policier, et la recommandation de Pétrow suffisait pour écarter tout soupçon de ce genre.
A l’inverse de ce qui se passe en Occident, le peuple russe a de la pitié et de la sympathie pour les déclassés qui viennent à lui.
L’Aigle manifestait le plus écrasant mépris pour presque tous les clients d’Akhmatow et pour ce dernier lui-même, qu’il traitait à chaque instant de païen et d’antéchrist.
Ce soir-là pourtant, l’Aigle se rapprocha d’Orschanow et lui parla, l’interrogeant sur son passé, par petites phrases brèves et sèches. Les yeux fauves du brodiaga fixaient ceux de Dmitri, disant clairement : « Mens-tu, ou ne mens-tu pas ? »
L’Aigle dédaignait visiblement d’interroger Pétrow sur le nouveau venu.
Orschanow disait toujours la vérité sur sa personnalité et sa vie. Cependant, il donnait sa résolution de vivre dans la « Légion dorée »[3] pour définitive.
[3] La « Légion dorée », les miséreux vivant d’expédients, de crimes et de mendicité.