D’ailleurs, cette idée lui plaisait, il la couvait, dans la mélancolie de ses rêveries solitaires.

L’Aigle poussa la politesse jusqu’à offrir à Orschanow de l’eau-de-vie. Ils jouèrent, et comme Dmitri perdait, l’Aigle jeta négligemment les cartes sur la table.

— Tu en as assez. Si tu as encore quelques kopeck, garde-les pour toi.

Quand ils sortirent, Pétrow félicita Orschanow.

— Tu as su gagner les bonnes grâces de l’Aigle, tu as de la chance ! Bien peu peuvent se vanter d’avoir bu et joué avec lui.

Et l’ancien ouvrier raconte à Dmitri ce qu’il savait du passé d’Orlow, le vrai nom de l’Aigle, à ce que lui-même prétendait.

Originaire du territoire des cosaques de l’Oural, Orlow avait, tout jeune, commis un meurtre passionnel. Envoyé en Sibérie, il s’était enfui, était devenu un brodiaga. On l’avait repris, après un nouveau crime, un acte de brigandage, cette fois. Tous les printemps, Orlow se sauvait, repris par la nostalgie de la liberté dans les bois et la steppe. L’année précédente, il avait fui de Nertchinsk avec un vieux brodiaga. Un peu avant Tioumène, les fugitifs se cachèrent dans un cabaret, au village de Néoplatimowka. La nuit, ils surprirent un entretien entre le cabaretier et son fils. Le moujik envoyait le jeune homme chercher la police pour arrêter les brodiaga. Alors, Orlow et son camarade égorgèrent le vieux et son fils, et mirent le feu au village avant de partir.

Cependant, le même Orlow avait retiré d’une rivière une femme qui se noyait et il avait toujours épargné les paysans qui lui avaient donné l’hospitalité et gardé son secret. Il y avait en lui un singulier mélange d’orgueil, de mélancolie, de cruauté et de douceur. Tantôt, il s’enivrait, faisait du tapage, devenait terrible, tantôt, pendant des semaines il se tenait dans quelque cabaret et restait plongé en une sorte d’apathie morne, en une tristesse sans bornes.

Tous ces détails augmentèrent la curiosité et la sympathie qu’Orlow avait inspirée à Orschanow, dès le premier jour.

Ils devinrent amis.