Quand Orschanow avoua au brodiaga qu’il connaissait en partie son histoire, celui-ci eut un sursaut farouche.
— Fais attention, diable de nuit ! Oriol ne plaisante pas. Orschanow haussa les épaules. Il parla à l’Aigle de Néoplatimowka, de la steppe et de la forêt.
— Écoute, dit le brodiaga : Tous ceux qui sont ici sont des valets, des larbins toujours prêts à lécher les bottes des forts, de ceux qui savent se faire craindre. La plupart sont des misérables, des voleurs. Moi aussi, j’ai volé… mais pas dans les poches.
Eux, ils sont lâches, malgré que leurs visages ne sont pas à la ressemblance de l’image de Dieu. Tu vois je ne leur parle pas. Toi, je t’ai parlé, parce que tu es triste. Tu ne ris pas à gorge déployée, comme une bête brute, quand il n’y a rien de drôle et quand les hommes ont envie de parler. Seulement, Miska, si tu vois que je te respecte, ne va pas croire que c’est pour ta science… C’est le cœur de l’homme qui importe, et non sa science. Nous tous, nous sommes des gens obscurs et pauvres d’esprit… Mais ceux qui ont du cœur, ceux-là peuvent se passer de science. N’oublie pas cela.
— Quand tu t’es enfui, étais-tu bien dans la steppe ?
Les yeux d’Orlow luisirent. Il sourit.
— Surtout la dernière fois. C’était tout au commencement du printemps. J’étais avec un ancien boucher de Penu, qu’on appelle Couteau-d’Or. Les vieux nous avaient bien recommandé de ne pas descendre vers le Sud, chez les Manzi (Chinois). Ils traquent les brodiaga pour les rendre à la police russe. Nous avons quitté Nertchinsk et nous sommes restés cachés pendant huit jours dans un marais, dévorés par les moustiques et tremblants de fièvre. La nuit, le bruit du vent dans les roseaux nous faisait tressaillir, car nous avions peur d’être repris. Puis, nous avons gagné la forêt. Ah, là, c’était autre chose. Nous couchions sur la mousse, sous les grands chênes, et nous nous nourrissions de poisson pêché avec des épines courbes et des ficelles en herbe tressée et de gibier pris avec des pièges que nous construisions.
Le brodiaga se redressa, à ces souvenirs, et ses yeux fauves s’allumèrent. — Nous allions, libres, où nous voulions, sur la terre de Dieu. Nous dormions sur les feuilles sèches, sur l’herbe fine, qui sentait bon. Quand il faisait chaud, dans les bois de sapins, il y avait une odeur d’encens, comme à l’église.
Le brodiaga eut un geste large. — Tout était à nous, alors, frère, la forêt, la steppe, les rivières, les grands fleuves… Quelquefois, nous montions sur un très grand arbre, et de là, nous regardions la forêt, de tous les côtés, jusqu’à l’endroit où le ciel rejoint la terre. Le vent pleurait, la nuit, il hurlait comme les loups, en hiver, et, quelquefois nous nous serrions l’un contre l’autre, Dieu sait pourquoi.
Les narines du brodiaga se dilataient, sa poitrine puissante se gonflait à ces souvenirs.