Les femmes, d’une pâle beauté frêle avant la puberté, vieillissaient vite enlaidissant, les chairs molles, les traits tirés.
La prostitution et l’alcool résumaient tout. C’étaient l’abominable salariat russe, le travail écrasant, dérisoirement rétribué, dans les pires conditions matérielles et morales.
C’étaient la pourriture et la déchéance de tout un peuple.
Orschanow n’allait plus là-bas en apôtre. Il n’y portait, comme à la Siennaya, du temps de l’Aigle, que son noir ennui, le noyant dans celui, immense et éternel, des êtres écrasés et des choses laides.
Il se sentait mieux, parmi ces gens-là, moins seul. Personne ne lui reprochait son inaction, ses stations interminables au cabaret, où il s’habituait à boire, comme les autres.
Il lui arriva de passer ainsi des semaines entières sans rentrer chez lui couchant au hasard, dans les bouges où il s’endormait, étourdi par l’alcool et l’oisiveté, insouciant.
CHAPITRE V
Près d’un mois s’était écoulé depuis qu’Orschanow avait comparu devant le Comité, et il n’avait pas trouvé le courage d’aller chez Véra.
Presque tous les jours cependant, il songeait à cela, au soulagement immense qu’il éprouverait, s’il pouvait tout avouer, mettre à nu son cœur devant elle, et si elle voulait devenir son amie, lui tendre la main. Puis, un sombre dédain de lui-même le retenait. A quoi bon aller là-bas, puisqu’il se sentait à son aise dans la boue ?
Pourtant, aux heures de lucidité, Orschanow sentait bien qu’il n’était pas heureux, que cela ne pouvait durer ainsi. Il buvait, mais il n’était pas devenu un ivrogne. Il vivait avec les voyous et les repris de justice, mais il ne se sentait pas devenir leur semblable.