Térennty refusa obstinément de s’asseoir à la table des maîtres, demeuré discret et respectueux.

— Vois-tu, Mitia, j’aurais très bien pu régler les affaires sans toi… Et c’est pour te voir, et aussi pour que tu te reposes que je t’ai appelé. Je sais tout de ta vie et je t’avoue que j’ai été bien inquiet pour toi, pendant que tu errais dans les sphères de misère et de défaite morale… Pauvre Mitia ! Nous ne pouvions venir l’un à l’autre… T’écrire… Je savais bien que cela ne servirait de rien. A présent que je vois Gouriéwa auprès de toi, je suis beaucoup plus tranquille. Je la connais pour l’avoir vue à Moscou et j’ai pour elle une grande estime, presque de l’admiration. Suis-la, laisse-toi guider par elle. Moi, je veillerai de loin. Pour le moment ici, je prends tout sur moi : Toi, repose-toi, vagabonde à ta guise, ne travaille surtout pas.

Depuis qu’il était auprès de son frère, Orschanow s’étonnait de le trouver si différent de ce qu’il se l’imaginait : une sorte d’homme de science froid, de révolutionnaire fort et sans tendresse, comme le petit Rioumine…

Et, il dit cela tout haut.

— Certes, pour tout le monde, je suis un peu ce que tu croyais, mais pas pour toi. N’y a-t-il pas entre nous le lien mystérieux du sang, cette communauté d’origines que rien ne peut effacer, que rien aussi ne saurait remplacer ? Pour toi, je serai tel que tu me vois aujourd’hui, de près ou de loin, toujours.

La nuit tombait, silencieuse. Un vent frais agitait la ramure, tout près.

Vassily et Dmitri veillèrent très tard, parlant de leurs vies si différentes cherchant à se rapprocher l’un de l’autre.

*
* *

Tous les matins, Vassily et Dmitri allaient au cimetière, avec Térennty.

C’était au bas de la colline, à l’entrée de la steppe, un champ humble semé de croix noires, surmontées d’un petit auvent conique, en planches.