Couché sur le dos dans les herbes minces et les ors éparpillés des tilleuls, il passait des heures, immobile, en un bien-être immense.

Il sortait tous les jours avant l’aube, pour aller sous les chênes, à l’entrée de la steppe. Il regardait le jour monter, sur la plaine baignée de brumes irisées. Puis, c’était le soleil qui se levait. A l’horizon, au ras du sol, des vapeurs d’un gris de lin s’épaississaient. Plus haut, une bande sulfureuse, trouble, verdâtre, semblait une échappée de mer incertaine. Plus haut encore, l’horizon passait de l’orangé foncé au carmin. Et le soleil rouge sombre, sans rayons, émergeait de ce monde de vapeurs.

Alors, très vite, la brume fuyait et Dmitri voyait au loin les basses ondulations de terrain, les arbrisseaux clairsemés, vagues mouchetures noires sur le fond bleu de la steppe libre.

Cette nativité souriante du jour dans la steppe attirante procurait à Dmitri une joie, presque une ivresse. Il sentait sa poitrine se gonfler sous l’afflux de forces vitales nouvelles…

Et pourtant, les souvenirs de Pétersbourg, l’image de Véra le hantaient souvent.

Il savait qu’il retournerait là-bas, qu’il reprendrait ses études, que plus tard il épouserait Véra et que, pour elle, il redeviendrait un homme normal et utile.

Tout cela, c’étaient des choses raisonnables bonnes, mais qui, en dehors de l’amour de Vera laissaient Dmitri froid et indifférent. Certes, il en serait ainsi, c’était bien la formule du lendemain.

Mais derrière cet horizon artificiel, une autre aube se levait, une autre lueur montait… l’amour de la vie errante et libre, l’amour de l’ailleurs ensorcelant.

Et Orschanow, comme à un péché véniel, se laissait aller à caresser un rêve qu’il considérait sincèrement comme à jamais irréalisable : sortir ainsi un matin et s’en aller seul et pauvre, à la conquête de la terre, pour toujours… devenir le libre vagabond qui dort sur le bord des chemins, qui n’a rien et ne convoite rien, qui ne lutte ni contre lui-même ni contre les êtres et qui s’en va, heureux de son indépendance, maître des choses qui ne le dominent plus, maîtres des horizons infinis.

Dmitri, à ces heures, allait jusqu’à se représenter les adieux avec Véra, avec Vassily qu’il aimait maintenant. Cette scène serait la première station, très mélancolique, mais très douce, du chemin de l’affranchissement…