Puis, d’autres fois, le désir de Véra revenait le brûler. Il songeait alors que son rêve réalisé serait l’abandon de Véra et la perte de l’espoir qui le faisait vivre depuis des mois.

Et Dmitri se maudissait et accusait la steppe tentatrice. Il s’enfuyait dans le silence de la maison, dans l’appartement désert de l’oncle Wladimir. Il se mettait à lire, à travailler. Il écrivait à Véra.

Mais le soleil entrait à flots par les fenêtres, promenant sur les planches en sapin vaguement rosé l’ombre verdâtre des grands arbres voisins.

Bientôt, Dmitri, malgré sa promesse à Véra de ne plus « aller dans le peuple » descendit au port fluvial, et renoua ses vieilles amitiés avec les bourlaki. Il fit des pêcheurs et des gars du faubourg ses camarades et ses amis.

Les hommes lui plaisaient d’être passifs, d’une force d’inertie invincible sous la dureté des choses, dans l’inclémence sans espoir de leur vie. Tout leur besoin inné de poésie, toute leur douleur, toute la souffrance de leurs âmes frustes et de leur chair endurcie et, parfois, presque inconsciemment, un souffle plus mâle de révolte et d’audace s’exprimaient dans leurs chants, ces admirables chants de la Volga qui grisaient Dmitri, depuis tout petit, d’une si singulière ivresse.

Orschanow se sentait redevenir fort et gai et, sans savoir, il se laissait envahir de nouveau par tous les ferments destinés à dissoudre fatalement tout ce qu’il avait échafaudé péniblement d’artificiel dans sa vie…

Véra serait si heureuse de le retrouver si changé, si fort et si joyeux.

Dmitri ne se reprochait pas même l’attirance invincible qu’exerçaient une fois de plus sur lui les milieux ouvriers et simples : ces gens, qui vivaient au grand soleil, qui avaient des muscles de fer et des poitrines de bronze n’étaient plus les pâles débris humains des quartiers de misère de Pétersbourg. Certes, ils étaient pauvres, ils souffraient, et ils buvaient, ils cherchaient les faciles, les brutales amours… Chanter, boire, s’accoupler, telle était leur seule joie. Mais ils étaient sains et rieurs, et il y avait l’air pur et vivifiant, et la bonne lumière bienfaisante.

Dans ces fréquentations, Orschanow oubliait ce qu’il y avait de douloureux et d’inique dans le sort de ces gens qu’il enviait : les villages désertés où les femmes s’épuisaient sur le sol ingrat, à pousser l’archaïque charrue en bois, le grattoir traditionnel, où les mioches mouraient par milliers de misère et de maladie, et l’écrasant travail des hommes, rétribué dérisoirement, le perpétuel esclavage du pauvre, du soumis.

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