Le vent d’automne devint plus froid, aux crépuscules hâtifs. La belle feuillée multicolore des jardins joncha le sol humide. Une grande tristesse, un vague et ultime sourire d’agonie sereine, planaient dans l’air plus souvent brumeux.

Un jour une tempête souffla à travers la steppe. L’étrange herbe hivernale des déserts slaves, le Pérékati-polié[8] roula vers le lointain.

[8] Pérékati-polié, sorte de chardon très dur en forme de boule qui se détache du sol en automne et que le vent roule à travers les steppes.

Toute la nuit, le vent hurla et soupira autour de la maison ébranlée.

Le matin, la terre avait revêtu pour des mois son suaire de neige.

— Il faut nous en aller, dit Vassily. Petit frère Mitia, te voilà redevenu vigoureux, plein d’entrain et courage. Va, retourne à ton labeur, comme je retourne au mien. Aux heures noires, en plus de Gouriéwa, n’oublie jamais que tu as un frère, un ami, moins sensitif et plus solidement taillé que toi pour la dure lutte qu’est et doit être notre vie d’apôtres et d’éclaireurs. Appuie-toi sur moi et ne crains rien. Cependant, garde-toi de t’endurcir, de devenir insensible. Songe toujours à l’exemple de bonté et de douceur que nous a donné l’inoubliable Nikita, notre père.

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* *

A Moscou, les deux frères se séparèrent. Brusquement, quand ils s’embrassèrent pour la dernière fois, tous deux pleurèrent.

Et Dmitri sentit, par une nette et singulière intuition, qu’il ne reverrait jamais plus ce frère qui était entré dans sa vie si soudainement.

Cette impression acheva de l’assombrir. Certes, il se réjouissait de revoir Véra. Mais il y avait ce Pétersbourg qu’il haïssait maintenant et le travail. Tout cela causait à Orschanow un malaise intense, une sorte d’irritation sourde.