En Orschanow, les souvenirs douloureux des derniers mois s’étaient apaisés. Tout cela lui semblait si lointain, maintenant qu’il ne reverrait jamais Véra, et que tout était fini, pour toujours.

Il n’avait pas oublié Véra, et la silhouette aimée passait souvent dans ses rêves, embrumée de mélancolie. Mais Orschanow, au lieu d’un regret et d’un déchirement douloureux, éprouvait la volupté profonde du renoncement…

Oh, être seul, être libre, inconnu, sans attaches ni entraves sur la terre accueillante et douce aux errants ! S’endormir en des abris de hasard, où on ne possède rien, où on ne tient à rien, et le lendemain, s’en aller plus loin, vers d’autres décors, parmi d’autres êtres… et ainsi toujours !

C’était surtout à cette heure préférée du crépuscule qu’Orschanow ressentait la douce mélancolie de toutes ces choses qu’il avait devinées depuis longtemps et dont l’attrait l’avait vaincu…

Orschanow s’approcha de la ferme. Dans la cour, assise sur le seuil moussu, une vieille femme en tablier bleu et en bonnet blanc épluchait des légumes.

Orschanow salua, demandant s’il y avait du travail. La vieille le regarda fixement.

— Et d’où que vous venez comme ça ?

— De Sergy, où j’ai fait des réparations chez M. Mouchet, le fermier du comte.

— Ah… Alors vous cherchez de l’ouvrage ?

— Eh oui, ma bonne dame.