Il nous semblait que la plus grande France algérienne devait résulter du rapprochement des races et de l’association des intérêts bien plus que du maintien impitoyable des privilèges de la conquête. On ne pouvait guère professer d’idées plus subversives il y a vingt ans.

A sa manière, Isabelle Eberhardt servait cependant de haut ceux qui méconnaissaient son amour des « meskines » et sa flamme islamique. Elle ne possédait pas de champs venus du séquestre ou de l’expropriation, elle n’avait planté ni le blé ni la vigne ; mais elle faisait œuvre de colonisation intellectuelle et travaillait ainsi à l’adoucissement des mœurs, à la conquête des âmes et au bon renom de l’Algérie.

Aujourd’hui son souvenir plane sur bien des morts et sur les derniers vestiges d’un indigénat discrétionnaire, qui disparaîtra bientôt, puisque la loi de la nouvelle armée, renversant l’ancienne proposition, veut appeler les musulmans nord-africains à la colonisation militaire dans la Métropole.

… Nous avons tenu parole. Le nom de notre amie revient souvent associé à ceux des Flaubert, des Masqueray et des Fromentin quand on cite les évocateurs de l’Afrique du Nord. C’est une destinée assez glorieuse pour le pauvre Si Mahmoud, qui marchait à visage découvert vers son noble idéal et ne s’abritait que d’un pseudonyme et d’un burnous égalitaire dans ses randonnées aventureuses.

Elle tomba, elle aussi, au champ d’honneur de la colonisation européenne, mais ne voulut qu’une tombe musulmane, et le reste lui a été donné par surcroît. — Que les humbles de cœur et les fervents du grand amour soient glorifiés avec elle !

En servant le nom d’Isabelle Eberhardt, en continuant sa pensée, en lui prêtant les réflexions de son caractère, nous avons servi notre œuvre commune et la politique franco-musulmane qui nous associait. Après un long recul funèbre, Isabelle Eberhardt n’a pas disparu, son rayonnement brille encore sur notre âge, et notre joie, notre orgueil, notre consolation sont d’avoir maintenu dans l’action une force trop tôt brisée.

Les libertés que nous avons prises avec elle sont assez pieuses ; mais si sa façon d’être ne s’y était pas prêtée, si la nature de sa pensée n’avait pas été si généreuse, nos intentions eussent été vaines : et c’est parce qu’elle fut vraiment une héroïne qu’elle a mérité de survivre.

Alger, décembre 1921.

Victor Barrucand.

TRIMARDEUR