Confrontation du mari arabe et de l’amant étranger devant le cadavre de la jeune femme :
« Les yeux de Benziane restaient obstinément fixés devant lui et un sombre orgueil y luisait. Et Dmitri songea que son devoir était de dire la vérité pour que cet homme ne fût pas condamné impitoyablement ».
Plus tard, détaché de tout, mort au monde et à lui-même, Dmitri rentrera à la Légion comme d’autres vont à la Trappe. Et le récit s’achève sur une phase naufragée :
« Après l’écroulement de sa dernière tentative de vie libre, Dmitri avait compris que sa place n’était pas parmi les hommes, qu’il serait toujours ou leur victime ou leur bourreau et il était revenu là, à la Légion, avec le seul désir désormais d’y rester pour jamais et de dormir un jour dans le coin des « heimatlos » au cimetière de Saïda ».
Il y avait là un grand sujet dramatique. Nous ne croyons pas cependant qu’Isabelle Eberhardt aurait orienté Trimardeur dans ce sens.
En principe, le roman devait s’appeler A la Dérive. Les premières indications nous en furent proposées dès le mois de décembre 1902.
Il s’annonçait alors d’une façon idyllique, et ne prit forme et couleur qu’avec les impressions de voyage ; mais il n’est pas indifférent de savoir que sous la rude vie cavalière d’Isabelle Eberhardt se cachait jalousement une âme de jeune fille.
Modifié plusieurs fois pour prêter à plus de scènes, Trimardeur conserve un reflet du caractère mystique et sensuel de son auteur, adepte des soufistes, mais on ne doit pas y chercher une autobiographie. Les aventures d’Isabelle Eberhardt furent plus variées et plus inattendues que celles de son Dmitri. Sa course dans la vie reste le plus beau de ses romans, sans en excepter les pages encore inédites.
Influencés depuis dix ans par le Maroc où nos doctrines ont pris corps et effigie personnelle avec le Maréchal Lyautey, d’un tout autre génie que Bugeaud, les colons algériens ont un peu changé. Ils ont évolué, ils ont réfléchi aux causes de la prospérité immédiate d’un pays où l’on avait su créer sans détruire, où l’Islam avait été compris, honoré, consacré dans la personne d’un Sultan et reconnu avec toutes ses lettres de noblesse ; ils ont vu de quelle utilité, de quelle garde était pour nous dans les assauts politiques cette merveilleuse position de grande puissance musulmane que nous pourrions encore consolider dans le proche Orient, en gagnant si facilement le cœur de tous les croyants par le respect de leurs droits nationaux et de leur morale ; peut-être ont-ils même soupçonné, depuis peu de temps, que faute de jouer cette carte nous risquions de perdre notre classe. Mais tout cela est très nouveau. Au commencement du siècle, les Algériens, voués au seul culte de la terre, ne pouvaient pas comprendre Isabelle Eberhardt. Ils le pouvaient d’autant moins qu’elle était une figure trop originale dans un journal trop incisif.