Ces états préparatoires d’une œuvre inachevée nous furent remis par M. Sliman Ehnhi qui nous demanda, au nom de sa femme, d’en tirer si possible une conclusion.

Son désir s’accordait trop bien avec le nôtre, avec le vif désir que nous avions d’honorer le nom de celle que nous considérions comme notre sœur vaillante et forte pour qu’il n’y fût pas donné une suite immédiate. C’est ainsi que parut, dès la fin de novembre, la partie posthume du roman, avec quelques allègements, des retouches et des additions de texte qui nous paraissaient alors nécessaires pour affirmer la thèse interrompue.

Ainsi résumée, la suite africaine de Trimardeur pouvait fixer l’attention, mais notre version restait volontairement un peu sommaire, et déjà l’action se perdait dans le décor, ce qui est peut-être la philosophie du récit.

Les projets d’Isabelle Eberhardt permettent de voir plus loin. Il n’est pas défendu de supposer qu’en portant son livre à Timmimoun, elle y aurait conduit son Dmitri. Mais, précédemment, elle avait envisagé un autre dénouement et nous l’avait indiqué par une ébauche retenue dans Pages d’Islam.

En quittant la Légion, après les cinq ans de son engagement, Dmitri Orschanow s’est installé, en pleine Algérie coloniale, ouvrier agricole chez M. Moret, gros fermier des environs de Ténès. Il y rencontre une jeune servante mauresque, hardie, svelte et brune avec de grands yeux un peu éloignés l’un de l’autre. Sans fierté devant les fellahs, il leur prête une ressemblance avec les moujiks résignés de son pays. Tatani lui apparaît comme l’incarnation d’une race parente. De son côté la jeune fille s’éprend de Dmitri. En allant au cœur des primitifs, le Russe resté oriental y trouve la flamme religieuse. Il n’est pas musulman et pas davantage chrétien ; s’il lui arrivait un jour de croire en Dieu, il y croirait, à la façon des musulmans sans complication…

Mais Tatani est réclamée par un frère oublié qui l’a promise en mariage. Elle essaye de protester, la loi est contre elle. Sans même avoir pu revoir son amant, elle voilera son visage et montera sur la mule lente qui doit la conduire dans sa nouvelle famille. On l’a donnée à Benziane, un beau khammès (métayer au cinquième) de M. Moret. Elle n’a donc pas quitté les terres de la ferme. Mariée, elle revoit Dmitri et tous les deux pleurent puérilement dans la détresse de leur séparation.

Des entrevues furtives et dangereuses les troublent davantage. Le bel édifice de ce que Dmitri appelait son détachement des conventions, s’est écroulé, leur tranquille bonheur va tourner au drame.

On l’a vu rôdant près de la « mechta » du khammès, des voix de femmes ont parlé… Un soir que Dmitri conduisait ses bœufs à l’abreuvoir il entend de loin deux coups de feu successifs. Quelques instants après des hommes passent en criant ; le garde indigène entre à la ferme sur le pas de Dmitri et vient requérir M. Moret : « Il y a Benziane qui a tué sa femme ! »

Des scènes d’un sentiment soudain très russe sont indiquées.

Dmitri se dit : « C’est moi l’assassin ! » N’est-ce pas lui qui, sous prétexte d’aimer Tatani, et en réalité pour la satisfaction de son égoïste jeunesse, l’a conduite à la mort ?