— Allons, vous autres, faut pas avoir honte. Quand on offre la soupe, c’est de bon cœur, ben sûr. Y vaut mieux demander que voler, pas vrai ? Pis, ça peut arriver à tout un chacun, ça, de pas trouver de l’ouvrage. C’est pas en cette saison qu’on connaît le feignant du bon ouvrier, c’est au moment des gros ouvrages. Allez, faut trinquer avec nous autres, pour montrer que vous êtes pas plus couillons que le monde !

Depuis son départ de Genève, Orschanow observait curieusement ce peuple d’une autre race, sans la mélancolie résignée et le vague mysticisme du paysan russe, moins travailleur et plus contemplatif.

« C’est le travail, l’inique, l’éternel travail qui les a rendus ainsi, pensait Orschanow. Ils sont comme leurs bêtes de labour, et ils n’ont pas le loisir de lever la tête et de regarder autour d’eux l’horizon libre, de respirer en paix l’air qui est à tous… Oui, ce sont la vie sédentaire, la propriété, la famille, le travail, tout ce qui fait la société qui les abrutit et les tue, les maintenant courbés vers le sol, dans l’âpre lutte de toute heure, qui les durcit et les enlaidit. »

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Dans le fenil poudreux, comme ils se couchaient côte à côte sur les gerbes molles, les vagabonds parlèrent. De leur vie, ils se contèrent ce qu’ils voulurent, surtout Orschanow qui cachait son passé d’intellectuel, se disant ouvrier russe émigré.

Antoine Perrin lui, était du Bugey. Pendant qu’il était au service, son père était mort, et on avait vendu leur bien. Alors, en rentrant, ça l’avait dégoûté, et il était parti, gagnant sa vie, parce qu’il restait un bon ouvrier, respectueux du travail, de l’ouvrage, comme il disait, et plein de dédain pour les vagabonds ordinaires, tous des feignants et des chapardeurs.

Orschanow lui plut, parce qu’il sentit en lui un homme sûr et sans malice, sur lequel on pouvait compter et qui ne mettrait pas les camarades dans de sales pétrins, comme ça arrive si souvent.

Après un long silence, Perrin, qui avait réfléchi, finit par dire. — Si tu veux, demain, on partira ensemble. On s’embêtera toujours moins, quand on sera deux, puis, ça vaut mieux pour toi, vu que t’as pas l’habitude de chez nous. Tu pourrais tomber avec des mauvais bougres qui te foutraient dedans. C’est que c’est vite fait tu sais.

— Ça va bien…

Perrin plaisait à Orschanow. D’ailleurs, quand il l’ennuierait, il n’avait qu’à le quitter. Cette association provisoire avec un trimardeur, un ouvrier, lui souriait, comme tout ce qui venait du hasard de la vie errante.