Et ils s’endormirent insouciants, sans regrets ni inquiétudes : ils étaient jeunes et forts, et la route était là, accueillante pour tous, menant loin, n’importe où. Et partout le soleil luisait… et l’homme mangeait du pain.
CHAPITRE III
Un flot de vie et de gaîté roulait sur les quais aux dalles blondes. Des richesses s’accumulaient, variées, mêlant leurs taches de couleur, au sortir des wagons poudreux.
Il y avait là des tas de planches en bois du Nord, d’une teinte fraîche et pâle, avec des larmes de résine rose, des tonneaux de soufre d’Agde, avec de minces filets d’un jaune verdâtre entre les douves sèches, des sacs de plâtre livide, des fûts de vin teintés de lie violette, des caisses de couleurs en poudre, tachées d’indigo sombre, de vert émeraude, de safran clair, des barils de minium poudrés de rouge violent…
Sous le soleil déclinant l’eau des bassins s’irisait de reflets tendres, avec des fourmillements d’or liquide dans les vagues remous.
Les hautes maisons noires de la Joliette dardaient le regard songeur, le regard nombreux de leurs fenêtres sur la mer tranquille où attendaient les navires, ceux qui arrivaient et ceux qui allaient partir.
C’était le soir, et les débardeurs des Transatlantiques avaient fini de charger le Saint-Augustin, en partance pour Oran. Maintenant, ils se reposaient, étirant leurs bras puissants.
Ils portaient des pantalons de toile bleue, tachés de goudron et d’huile, le torse moulé en des maillots bleu et blanc, la ceinture de laine rouge très lâche, retombant sur les hanches.
Quelques-uns avaient des bérets de matelots, et d’autres arboraient de vieilles chéchiyas déteintes de zouaves et de spahis, défroques africaines.
La lumière chaude, déjà rosée, caressait leurs cous musclés et les méplats de cuivre de leurs visages de types différents, les uns troubles et indéfinissables, les autres purs et beaux.