Un souffle puissant de vie, un appel tyrannique vers les horizons lointains, comme un sortilège subtil et irrésistible montait de Marseille et de ses ports.

Pour la première fois, Orschanow se dit que là, sur ce quai, ne finissait pas l’Univers, qu’il y avait là-bas, au delà de la mer berceuse, les terres de soleil et de silence, qu’il y avait l’Afrique…

CHAPITRE IV

Derrière les crêtes blanches de la Nerthe, le soleil se levait, carminé, sans rayons, dans un ciel d’un violet pourpre, limpide, profond.

Sur les quais, le travail recommençait, avec le grondement continu des lourds camions attelés de huit ou dix énormes chevaux, percherons massifs, à la croupe carrée, au col puissant sous les hauts colliers à sonnailles.

Les ouvriers filaient vers les ergastules, avec le bruit mou des espadrilles ou des pieds nus sur le pavé poudreux.

Le va-et-vient affairé des marchands ambulants, la large manne d’osier sur la tête, commençait avec leurs longs cris, chantant sur toutes les gammes le zézaiement de leur patois.

Un flot de lumière rouge coula sur les maisons, sur les navires, sur les dalles des quais, se brisa en myriades d’étincelles sur les rides légères de l’eau dans les ports tranquilles.

Orschanow et Perrin, avec leurs couffins de hardes, s’en allaient dans la joie du matin derrière la silhouette déhanchée du petit Henri, qui gambadait et continuait ses singeries cocasses.

Perrin, songeur, réfléchi comme à son ordinaire, suçait sa pipe. Il regardait droit devant lui : après la secousse, l’étonnement extrême de l’arrivée à Marseille, il s’était très vite habitué et il n’éprouvait plus aucune curiosité pour les décors maritimes. Il s’inquiétait des petites affaires quotidiennes et surtout de l’ouvrage.