Le grand œil changeant du phare Planier cligna au large.

Un soupir continu, immense, montait du mystère de l’eau assoupie, passant peu à peu à des bleus froids, à des bleus noirs d’abîme…

Orschanow éprouvait une sorte d’engourdissement voluptueux.

Il pensait, comme en rêve, sans émotion et sans hâte, qu’il ferait bon, par un soir pareil, un soir de calme et d’anéantissement, partir vers les terres inconnues d’outre-mer, avec, au cœur, une mélancolie très douce, sans aucune amertume, avec un renoncement définitif à tout son passé, à tout ce qui avait été lui-même, et avec le pressentiment qu’il ne reviendrait jamais.

CHAPITRE V

Onze heures, en été, sur les quais, dans les rues. La fièvre du travail s’interrompit brusquement.

Le roulement des wagons, des camions pesants, le grondement perpétuel de la ville maritime, s’étaient tus pour un instant, dans l’accablement de la méridienne.

Des flots de lumière dorée coulaient sur les maisons de briques roses de la place de la Joliette, sur la poussière surchauffée des quais, sur l’eau violette des ports, immobile, lourde, comme épaissie dans la chaleur, où de grandes taches métalliques, huileuses, oscillaient doucement.

Au milieu de la place, sous des tentes légères en toile grise à raies rouges, des éventaires se chargeaient de victuailles, aux couleurs et aux parfums violents : tomates saignantes, poivrons verts, olives noires, piments rouges, gros oignons violacés, charcuteries racornies, poissons frits à l’huile, d’un brun doré, étoilé de tranches transparentes de citrons, citrons entiers, tout en or verdâtre, parmi l’écaille noire des moules, lourds raisins muscats, couleur de miel pâle, pains blancs et légers, cerises d’un grenat noirâtre.

Tout un régal des yeux, à côté des petits fourneaux improvisés avec de vieux bidons à pétrole défoncés où cuisaient les mets poivrés et jaunis au safran de la cuisine marseillaise.