Dans une ruelle européenne d’Aflou, près du grand minaret fuselé de la nouvelle mosquée, Fathima-Zohra habitait une boutique étroite, châsse hétéroclite et délabrée de sa beauté : lit de France à boules polies, réhabilité par l’écroulement soyeux d’un lourd ferach de haute laine aux couleurs ardentes, laide armoire à glace voilée d’étoffes chatoyantes, coffres du Maroc peints en vert et ornés de ciselures en cuivre massif, petite table basse, historiée de fleurs naïves, superbe aiguière au col élancé, fine, gracile, allumant des feux fauves dans la pénombre violette… Le rideau blanc de la fenêtre brodait de ramages légers le fond bleu du ciel entrevu.

Touhami ould Mohammed, fils du caïd des Ouled-Smaïl, avait transplanté là Fathima-Zohra, fruit savoureux des collines de pierre rose du Djebel-Amour.

Dans la brousse aux thuyas sombres et aux genévriers argentés, dans le parfum pénétrant et frais des thyms et des lavandes, sous une tente noire et rouge, Fathima-Zohra était née, avait grandi, bergère insouciante, fleur hâtive, vite épanouie au soleil dévorateur.

Un jour d’été, près du r’dir[30] rougeâtre où elle emplissait sa peau de bouc, le fils des « djouad » l’avait vue et aimée. Il chassait dans la région, avec les khammès de son père et les minces sloughis fauves. Touhami revint. Il posséda Fathima-Zohra, parce qu’il était parfaitement beau, très jeune, malgré la fine barbe noire qui virilisait sa face régulière aux lignes sobres, parce qu’aussi il était très généreux, très désireux de parer la beauté de la vierge primitive… D’ailleurs c’était écrit.

[30] R’dir : réserve naturelle d’eau de pluie.

Elle l’avait suivi dans la corruption de la petite citée prostituée. Elle était partie sans regret, ne laissant sous la tente paternelle qu’une marâtre hostile et l’éternelle misère bédouine.

Passive d’abord, héréditairement Fathima-Zohra était devenue une amoureuse ardente. Pour elle Touhami laissa sa femme, jeune et belle, languir seule dans la smala du caïd Mohammed. Il brava la colère de son père, de ses oncles, la réprobation de tous les musulmans pieux. Il passait des jours et des semaine d’assoupissement voluptueux dans le refuge de Fathima-Zohra, indifférent à tout, tout entier à l’emprise d’une sensualité inassouvie, exaspérée dans l’inaction et la solitude à deux. Il vécut ainsi, avec la grande insouciance de sa race prodigue, s’endettant chez les juifs, comptant sur son père, malgré tout.

Puis, un jour, tout fut anéanti, brisé, balayé : on se battait dans le Sud-Ouest, le beylik[31] avait besoin des goums de toutes les tribus nomades de la région. Le caïd Mohammed saisit cette occasion : il prétexta sa vieillesse et fit désigner son fils aîné pour commander les goums des Ouled-Smaïl.

[31] Beylik, gouvernement.

Fathima-Zohra se lamenta. Touhami devint sombre, partagé entre le regret des griseries perdues et la joie orgueilleuse de partir pour la guerre.