La guerre ! Dans l’esprit de Touhami, ce devait être quelque chose comme une grande fantasia très dangereuse, où on pouvait mourir, mais d’où on revenait aussi couvert de gloire et de décorations. Lui comptait sur la chance.

Il fallait partir tout de suite, et les amants se résignèrent à l’inévitable. Leur dernière nuit fut longue d’extases douloureuses finissant dans les larmes, avec des serments très jeunes, très naïfs, très irréalisables…


… Le large disque carminé du soleil nageait, sans rayons, dans l’océan pourpre de l’aube. De petits nuages légers fuyaient, tout frangés d’or, sous le vent frais des premiers matins d’automne, et de grandes ondes de lumière opaline roulaient dans la plaine sur l’alfa houleux.

Les goumiers en burnous blancs ou noirs, encapuchonnés, silhouettes archaïques, traversèrent le village, sur leurs petits chevaux maigres, nerveux, que les longs éperons de fer excitaient à plaisir. En tête, Touhami faisait cabrer son étalon noir.

Il avait grand air, avec ses burnous et son haïk de soie blanche, sa veste bleue toute chamarrée d’or et sa selle en peau de panthère brodée d’argent. Il était heureux maintenant, et son visage rayonnait : il commandait des hommes, il les menait au combat.

Les belles filles ouvraient leurs portes pour dire adieu aux cavaliers qui passaient, amants anciens, amants de la veille, qui leur souriaient, très fiers eux aussi.

Parée et immobile comme une idole, les joues pâles et les paupières gonflées de larmes, Fathima-Zohra attendait sur son seuil depuis une heure, depuis que la destinée de Dieu avait arraché Touhami à sa dernière étreinte.

Ils échangèrent un adieu discret, rapide, poignant… Les yeux de Touhami se voilèrent. Il enleva furieusement son cheval. Tout le goum le suivit, galopade échevelée, animée de grands cris joyeux, accompagnés des youyou déjà lointains des femmes.