… Les mois s’écoulèrent, monotones, mornes pour Fathima-Zohra esseulée, pleins de désillusion pour Touhami.
Au lieu de la guerre telle qu’il l’avait rêvée, telle que la comprennent tous ceux de sa race, au lieu des mêlées audacieuses, des grandes batailles, au lieu des escarmouches hardies, de longues marches à travers les hamada désolées, sur les pistes de pierre du Sud-Oranais.
Tantôt les goums escortaient les lents convois de chameaux, ravitaillant les postes du Sud, tantôt ils se lançaient à la poursuite de djiouch insaisissables, de harka qu’on ne joignait jamais… Quelques rares fusillades avec les bandits faméliques qui se cachaient, quelques captures faciles de tentes en loques, pouilleuses, hantées de vieillards impotents, d’enfants affamés, de femmes qui hurlaient, qui embrassaient les genoux des goumiers et de leurs officiers français, demandant du pain. Pas une bataille, pas même une rencontre un peu sérieuse. Une fatigue écrasante et pas de gloire.
Touhami s’ennuyait ; il s’impatientait, souhaitant le retour aux étreintes de Fathima-Zohra…
… Un défilé aride sous un ciel gris, entre des montagnes aux entablements rectilignes de roches noirâtres, luisantes. Quelques rares buissons, de thuyas, des chevelures grises d’alfa. Un grand vent lugubre glapissant, dans le silence et la solitude. La nuit était prochaine, et le goum se hâtait, maussade, sous la pluie fine : c’était la dure abstinence du Ramadhane, en route et par un froid glacial.
Tout à coup une détonation retentit, sèche, nette, toute proche. Une balle siffla ; l’officier cria ; « Au trot ! » Le goum fila, pour occuper une colline et se défendre. Une autre détonation, puis un crépitement continu, derrière les dentelures d’une petite arête commandant le défilé. Un cheval tomba. L’homme galopa à pied. Un autre roula à terre. Un cri rauque, et un bras brisé lâcha les rênes d’un cheval qui s’emballa.
L’œuvre de mort était rapide, sans entrain encore, puisque sans action de la part des goumiers. Quand ils eurent abrité leurs chevaux derrière les rochers, les Ouled-Smaïl vinrent se coucher dans l’alfa : enfin ils ripostaient. Et ils tirèrent avec rage, cherchant à deviner la portée des coups, criant des injures au djich invisible. Une joie enfantine et sauvage animait leurs yeux fauves ; ils étaient en fête.
Touhami avait voulu rester à cheval, à côté de l’officier, calme, soucieux, qui allait et venait, songeant aux hommes qu’il perdait, à la situation peut-être désespérée du goum isolé. Il n’avait pas peur, et les goumiers l’admiraient, parce qu’il était très crâne et très simple, et parce qu’ils l’aimaient bien.
Touhami, au contraire, riait et plaisantait, tirant à cheval, maîtrisant sa bête qui, à chaque coup, se cabrait, les yeux exorbités, la bouche écumante. Il ne pensait à rien qu’à la joie de pouvoir dire aux siens, plus tard, qu’il s’était battu.