Les deux cavaliers Beni-Ouassine, de la frontière, et moi, nous traversons toute la ville pour aller en un refuge sûr et calme : la zaouïya de Sidi Abdelkader de Bagdad.
Et tout à coup, comme le soleil se couche, pourpre dans un océan d’or verdâtre, Oudjda, en ces quartiers éloignés où ne grouille plus la plèbe famélique, Oudjda relève ses voiles de deuil et d’épouvante, Oudjda sourit, blanche et rose, enserrée de murailles sarrasines aux créneaux élégants et d’oliveraies murmurantes. Tout se tait : un seul bruit humain, vieux comme l’Islam, l’appel lent des moueddhen tombant de très haut sur le recueillement des êtres.
Sur des arceaux qui s’effritent, où l’herbe a poussé, des ramiers lissent leurs plumes qui s’irisent avec des roucoulements doux.
La grande paix, l’immobilité et la sérénité grave des vieilles cités d’Islam, tout ce qui les fait ensorcelantes et délicieuses, je le retrouve enfin ici, bien inattendu, bien saisissant, après le cauchemar et l’épouvante de l’arrivée.
… Une vision de nuit, plus sombre, sous le ciel qui, de nouveau, se charge de nuages.
Avec un esclave noir de la zaouïya, je retraverse Oudjda, à cheval, pour aller visiter la petite mission française chargée d’instruire les canonniers marocains.
Maintenant, dans l’ombre opaque, elle est plus hallucinante et plus lugubre, l’étrange ville.
Le va-et-vient continue, plus fiévreux, course fantastique de spectres, avec des vacillements de falots aux vitres colorées, jetant de longues traînées de lumière rouge, verte, bleue, sur la surface unie des mares, d’où montent des bulles qui éclatent, comme si la boue entrait en ébullition.