Au bout de bâtons, les passants agitent leurs lanternes pour ne pas s’enlizer. Ils rasent les murs, se courbent, se glissent les uns entre les autres.

Une place, l’un des marchés, irrégulière, coupée de fossés puants, d’amas d’immondices. Dans un coin, en tas, deux ou trois cadavres de chiens que les vivants viennent flairer, pour s’enfuir ensuite, épouvantés, la queue entre les pattes, avec un long hurlement de mort…

Là, dans la boue, des étalages en plein air, sacs, caisses, couffins, et encore des fanaux à la flamme vacillante, faisant danser des ombres démesurées, difformes sur les murs voisins… oh ! le tumulte est assourdissant !

Sous le regard louche des lanternes, on vend des légumes, des oranges, des olives, des citrons, des dattes, même des sucreries ; seul, le pain est introuvable à cette heure tardive, ce pain après quoi soupirent tant de misérables exaspérés, d’êtres usés, enlaidis par la souffrance, et qui se multiplient menaçants, émergeant des coins d’obscurité pour y rentrer aussitôt, laissant l’inquiétude d’un profil sinistre entrevu, puis perdu, et qu’on croit sentir quelque part, tout près, derrière soi.

Mon cheval glisse, frémit. Il a peur de ces fantômes et de ces lumières ; il renifle et se cabre au milieu d’un concert d’imprécations.

Et c’est là, dans la nuit inclémente qu’on sent la faim, l’affreuse faim qui tenaille, à côté des citadins rassasiés, les lamentables « berrania », soldats, rôdeurs et gens des alentours, fuyant la guerre et réfugiés en ville.

Une clameur monte, gémissante, monotone, de toutes les places, de toutes les ruelles : « Dans le sentier de Dieu, du pain ! » « Pour Sidi Abdelkader Djilani, du pain ! » Et, au delà du marché, dans les ténèbres, une voix qui domine les autres, une voix blanche d’aveugle, martèle à l’infini les mêmes syllabes sur un air monotone et saccadé : « Qui me fera l’aumône d’un pain pour Sidi Yahia ! »

Et ce nom de Sidi Yahia, patron d’Oudjda, revient en refrain, sonne avec une dureté d’expression qui finit par rendre farouche et menaçante cette supplication de mendiant.

Enfin, non sans peine, nous trouvons la kasbah : le nègre connaît à peine les rues, et les passants interrogés se détournent et ne répondent pas. Au delà d’une nouvelle muraille, en pleine ville, dans un quartier plus désert, une haute maison blanche, fermée, barricadée comme tout ici.

Là, abandonnés de leurs élèves depuis que le pain manque, deux officiers et un sergent français, avec deux sous-officiers de tirailleurs indigènes algériens, demeurent seuls, exilés, réduits à l’inaction, dans la morne tristesse de ce coin d’Oudjda. Ils restent à leur poste de soldats et se résignent, dans l’incertitude et l’inutilité de leur présence, pauvres braves gens qui demain peut-être seront les victimes des querelles et des pillages marocains.