Mohammed, lentement, marchait le long de son champ, en songeant aux usuriers. Le vent froid s’engouffrait dans le vieux burnous déchiré, dans la gandoura en loques, et pleurait sa tristesse immense autour de cette tristesse humaine.
… Le « centre » des Trois-Palmiers, en arabe Bouzraïa, est un village de création officielle. Les terrains de colonisation ont été prélevés sur les meilleures parcelles des tribus de Hemis et de Baghadoura, par expropriation ; malgré cela le village européen ne doit sa prospérité relative qu’au grand marché arabe du vendredi.
Sous les eucalyptus au feuillage rougi par l’hiver, sur une côte pulvérulente, une foule compacte se meut : burnous grisâtres, burnous bruns, voiles blancs. Dans les cris des hommes et des bêtes, les Bédouins vont et viennent. Les uns arrivent ; les autres s’installent. Et une grande clameur s’élève, cri rapace de cette humanité dont la pensée unique est le gain. Vendre le plus cher possible, tromper au besoin, acheter à vil prix : tel est le but de cette foule disparate, mélange confus d’Européens, d’Arabes, de Kabyles et de Juifs, tous semblables par leur soif de lucre.
… Mohammed et Mahdjoub étaient descendus au marché dès l’aube. Le long de la route, ils avaient marché ensemble, accompagnés de leur jeune frère Benalia, qui poussait devant lui trois chèvres que Mahdjoub voulait vendre. Mohammed était monté sur sa petite jument, avec Mahdjoub en croupe, tandis que Benalia marchait à pied. Il chantait :
« Le berger était sur la montagne. Il était petit ; il était orphelin. Il jouait de la flûte. Il gardait les moutons et les chèvres de Belkassem. La panthère est venue, à la tombée de la nuit, à l’orée des bois : elle a dévoré le petit berger et le troupeau… Les enfants de Belkassem ont pleuré le beau troupeau, les belles chèvres… Personne n’a pleuré le petit berger, parce qu’il n’avait pas de père… »
Benalia improvisait, et, sa voix jeune et forte s’en allait aux échos de la forêt, dans la montagne pleine d’épouvantement. Poète inconscient, il disait la vérité de sa race et chantait les réalités de la vie des douars… Mais, voleur et mauvais sujet, il n’obtenait pas d’attention et n’avait pas l’estime des hommes de sa tribu.
… Arrivés au marché, les trois frères se séparèrent, selon l’usage arabe. Mohammed n’avait qu’une petite jarre de beurre à vendre, et se mit aussitôt en quête du Kabyle prêteur d’argent, Kaci ou Saïd.
En blouse bleue et turban jaune, grand et maigre, le zouaouï déballait un grand paquet de mouchoirs et de cotonnades claires. En voyant Mohammed Aïchouba, il sourit.
— Te voilà encore ? Ça ne va donc pas ? Qu’y a-t-il ?