— Bête, va ! N’es-tu pas mon foie ? Te ferai-je du mal ? Et de quoi as-tu peur ? N’as-tu pas ton père, et tes frères ne sont-ils pas deux lions ?
Aouda, la joue appuyée dans le creux de sa main, réfléchissait. Elle n’avait aucune affection pour son mari et elle le craignait. Si elle était jalouse de Lalia, ce n’était nullement le sentiment de la femme blessée dans son amour et sa dignité. Seulement Mohammed prodiguait à Lalia les cadeaux et les parures, et Aouda était envieuse.
Aouda se décida.
— Lundi, ils seront au marché de Montenotte. Dis à mon père et à mes frères de venir me chercher avec la mule grise.
— D’abord fais une scène à ton mari. Dis-lui de te donner les mêmes objets qu’à Lalia et de te laisser venir passer quelques jours chez nous. Il refusera, et toi, insiste. Il te battra, et, dès mardi, nous irons nous plaindre à l’administrateur, s’il ne te répudie pas.
Une femme entra, éplorée. C’était Aïcha, une voisine. Elle s’accroupit dans un coin et se mit à se lamenter. Jeune encore, elle eût eu un visage agréable sans les tatouages qui couvraient son front, ses joues et son menton.
— Qu’as-tu, ma fille ? demanda la vieille. Tes enfants sont-ils malades ?
— Oh ! mère, mère ! L’autre jour, comme mon mari labourait chez le caïd, des Zouaoua ont passé. Ils m’ont montré de beaux mouchoirs en soie rose, à quatre francs. J’en ai acheté deux, parce que le Kabyle me promettait d’attendre jusqu’à la fin du mois. Ma mère m’aurait donné l’argent. A présent le Kabyle prétend que je lui dois douze francs, et il m’assigne en justice. Mon mari m’a battue et il veut me répudier. Je ne sais pas s’il aura assez pour payer… Dieu, aie pitié !
— Moi, dit Aouda, je n’achète jamais à crédit. J’ai gardé de la laine pour plus de trois francs, et quand je fais le beurre, j’en cache un peu que je fais vendre par des enfants. Le grain aussi, j’en vends en cachette… comme ça j’ai de l’argent pour m’acheter ce que je veux.
Mais la sœur de Mohammed, Fathma, se rapprochait, et les femmes s’apitoyèrent sur le sort d’Aïcha, la voisine.