Le quai semble s’éloigner lentement. Puis un grand remous se fait dans l’eau glauque, et nous filons de plus en plus vite.

Bientôt, parmi l’encombrement du quai, la chère silhouette n’apparaît plus que comme un point noir, et s’efface bientôt, quand le navire a viré de bord, pour prendre, par la passe sud, la route d’Afrique. Une fois de plus je suis seule et je suis en route…

Accoudée au bastingage de la passerelle d’arrière, je contemple le décor magique de Marseille.

Au premier plan, le port de la Joliette, où semblent sommeiller les silhouettes puissantes des transatlantiques rouges et noirs, les innombrables pontons et les barques, parmi les navires des autres compagnies.

Les hautes maisons moroses et noires des quais, symétriques comme les casernes et de morne aspect.

Puis la ville, en amphithéâtre, coupée, vers le milieu, par la déchirure du port vieux et de la Cannebière.

D’abord Marseille m’apparaît en une gamme délicate de grisailles aux nuances variées : grisailles du ciel vaguement enfumé, grisailles bleuâtres des montagnes lointaines, gris roses des toits et jaunes des maisons, gris des rochers d’Endoume, gris crayeux, flamboyant, de la colline ardue de Notre-Dame-de-la-Garde, puis, tout en bas, grisailles lilacées et argentées des forts. Sur tous ces tons gris, les plantes coriaces et desséchées des rochers jettent des taches d’un brun verdâtre. Seuls, les platanes des avenues et la coupole dorée de la cathédrale se détachent, en touches vivantes et nettes, sur cette transparence grise… et tout en haut, comme planant au-dessus des fumées et des nuages, resplendit la Vierge d’or.

Peu à peu, nous tournons vers la gauche, et Marseille prend une teinte uniformément dorée, inouïe… Marseille, la cité des départs, des adieux et des nostalgies, est incomparable aujourd’hui, noyée en un océan de lumière, auréolée d’or en fusion.

Une heure plus tard, nous doublons les derniers rochers crayeux, d’un blanc livide, que battent éternellement les flots venant de la haute mer… puis c’est fini, tout s’effondre à l’horizon, tout disparaît.

Mais je reste accoudée sur la passerelle, à rêver, en une mélancolie résignée, à l’insondable mystère des lendemains ignorés et des aboutissements inconnus des choses sans durée réelle, qui environnent et régissent nos destinées encore plus éphémères, plus furtives.