Puis, comme certaines âmes ne s’attachent au sol que par l’exil, et que la nostalgie est, pour elles, l’aube d’un amour vivace pour les lieux quittés, d’un amour d’autant plus profond que moindre est l’espoir du retour, je sens que je commence à aimer cette ville, ses ports surtout, et que sa silhouette telle qu’elle m’est apparue aujourd’hui surgira toujours parmi des visions chères qui hantent mes rêveries d’errante et de solitaire.

… La brise est tombée, et un grand silence s’est fait sur la mer, tandis qu’à l’horizon occidental, tout là-bas, dans l’imprécis marin, s’accomplit le naufrage chimérique du soleil aux soirs d’été, en des vapeurs d’un gris violacé…

La mer est devenue violette, d’une teinte assombrie et sévère… Après quelques instants d’une lueur diffuse, comme imprécise et hésitante, la nuit tombe, très vite, profonde et douce.

Je descends, pour l’inévitable corvée de la table d’hôte. Toute une tablée correcte, sur les divans et les fauteuils tournants du salon à peine balancé. Pas une tête sympathique, pas un regard d’énergie, d’intelligence vraie ou de passion… La grise banalité d’un milieu de fonctionnaires et de mondaines, occupés à un papotage vide de sens… Je me sens seule et étrangère parmi ces gens qui ignorent tout de moi, et dont j’ignore tout et qui, évidemment, sentent et pensent autrement que moi. D’ailleurs mon fez musulman me retranche encore plus de leur société… ils me regardent tous comme une bête curieuse…

Dès que je le puis, je remonte sur le pont et je vais sur l’avant. La brise, qui s’est levée et qui fraîchit, a chassé tous les autres passagers ; je peux m’étendre sur un banc…

Toujours, en ces heures fraîches et silencieuses des nuits d’été sur mer, j’éprouve une singulière impression de bien-être et de calme. Je reste étendue sur le pont vaguement oscillant, à contempler les deux fanaux du navire et, tout en haut, l’écroulement infini des étoiles. Je me sens seule, libre, détachée de tout au monde et je suis heureuse.

Je m’endors paisiblement.

Vers deux heures et demie du matin, le roulis devient plus sensible et me réveille. Je me soulève et, vers ma droite, dans l’obscurité, je vois poindre des lumières : ce sont les phares des Baléares, et voici le feu tournant de Majorque… Nous passons au large des îles et la mer est agitée.

J’éprouve, à contempler ces feux, indicateurs de terres qui me seront probablement toujours inconnues, une singulière impression de mystère vague… Puis, très doucement, je me rendors.

Eloued, février 1901.