Arrivée par une après-midi claire. Débarqué au môle, monté sagement en tramway et, de la Magdeleine, à pied, avec mes baluchons, péniblement, essoufflée, à bout de forces.
Épouvante de ne pas trouver de nouvelles de Slimane. Eu, la nuit, brusque réveil tellement angoissé que j’ai failli réveiller Augustin[41]. Matinée sans un seul instant de repos jusqu’à l’arrivée de la dépêche d’Ouiha : il vit et ne m’oublie pas. Cela me rend courage pour subir cette nouvelle épreuve, la plus cruelle de toutes : la séparation.
[41] Augustin de Moërder, frère d’Isabelle Eberhardt.
Ici, je suis heureuse — non pas pour moi — de trouver sinon l’aisance large, au moins la sécurité d’un certain bien-être.
… Les impressions de mon séjour en novembre 1899 sont revenues vivaces. Tout à l’heure j’entendais sonner les lourdes cloches à renversement de Marseille : souvenir des journées ensoleillées où nous arrivions, Popowa et moi, dans cette ville que j’aime d’un drôle d’amour, et que je n’aime pas à habiter… Course au château d’If, course à Saint-Victor, un matin de noces… Claires journées d’automne provençales, si lointaines déjà !
Mais qui me rendra mon « bled » éternellement ensoleillé, et nos blanches zaouïyas, et les calmes maisons voûtées, et les horizons infinis des sables, et « Rouïha kahla », et les bons domestiques fidèles, et Souf, mon humble et fidèle compagnon, et Belissa la malicieuse, et mes lapins, mes poules, mes pigeons et tout l’humble trantran de notre paisible existence de là-bas ? Qui rendra au pauvre exilé son toit et à l’orphelin sa famille ?
Souvenirs d’Eloued
Marseille, 16 mai 1901.