Sensations du soir, en Ramadhane, à Eloued. Je contemplais, accoudée au parapet en ruines de ma terrasse fruste, l’horizon onduleux du vaste océan desséché et figé qui, des plaines pierreuses d’El M’guébra, s’étend jusqu’aux solitudes sans eau de Sinaoun et de Rhamadès ; et, sous le ciel crépusculaire, tantôt ensanglanté, ou violacé, ou rose, tantôt sombre et noyé de lueurs sulfureuses, les grandes dunes monotones semblaient se rapprocher, se resserrer sur la ville grise aux innombrables coupoles, sur le quartier paisible des Ouled-Ahmed et sur la demeure close et silencieuse de Salah ben Feliba, comme pour nous saisir et, très mystérieusement, nous garder à jamais… O terre fanatique et ardente du Souf ! Pourquoi ne nous as-tu pas gardés, nous qui t’avons tant aimée, qui t’aimons encore et que hante sans cesse ton nostalgique et troublant souvenir ?


Dans le quartier sud-est d’Eloued, au fond d’une impasse donnant sur la rue des Ouled-Ahmed, qui aboutit au cimetière du même nom, il était une vaste maison à terrasse, la seule de la ville aux coupoles. Une vieille porte chancelante, aux planches disjointes, et toujours fermée, en défendait l’entrée. Cette maison, déjà ancienne, bâtie, comme toutes les demeures du Souf, en pierres calcaires, à grand renfort de plâtre gris jaunâtre, possédait une vaste cour intérieure, où réapparaissait le sable pâle du désert environnant.

Là, dans cette demeure, ayant appartenu jadis à Salah ben Feliba, frère de l’ancien caïd des Messaaba, actuellement passée entre les mains d’un vieux Chaambi, habitant près d’Elakbab, se sont écoulés les jours d’abord les plus tranquilles, ensuite les plus étrangement, les plus mélancoliquement troublés de mon orageuse existence.

Ce furent d’abord les heures de quiétude de Chaabane et de Ramadhane : journées passées aux humbles travaux du logis ou en courses aux grandes zaouïya saintes, sur mon pauvre Souf fidèle, nuits d’amour et de sécurité absolue, dans les bras l’un de l’autre — selon l’expression si juste de Slimane — aubes enchantées, calmes et roses, après les nuits de prière de Ramadhane, crépuscules ardents ou pâles, durant lesquels, du haut de ma terrasse, je regardais le soleil disparaître derrière les crêtes élevées des énormes dunes de la route d’Oued-Allenda et de Taïbet-Gueblia, où j’étais allée me perdre un matin…

J’attendais que la grise coupole du marché d’abord, puis l’éblouissant minaret blanc de Sidi Salem, se fussent décolorés ; que sur sa face occidentale se fût éteint le rayonnement rose du couchant… Alors, de très loin, de la mosquée des Ouled-Khelifa, puis de celle d’Azèzba, commençait à monter la plainte traînante et sauvage du moueddhen : « Dieu est le plus grand ! » disait-il, et de toutes les poitrines oppressées s’échappait un soupir de soulagement… Immédiatement la place du marché se vidait et devenait silencieuse et déserte.

En bas, dans la chambre grande ouverte, assis en face l’un de l’autre, leurs cigarettes à la main, avec, entre eux, la caisse de bois nous servant de table, Slimane et Abdelkader attendaient en silence cet instant… Et moi, souvent, je m’amusais à les décourager, leur criant que Sidi Salem était encore tout rouge. Slimane se répandait en imprécations contre le moueddhen — mozabite, disait-il — des Ouled-Ahmed, qui prolongeait le jeûne outre mesure. Abdelkader me « chinait », selon son habitude, m’appelant « Si Mahfoud ». Khelifa et Aly attendaient leurs pipes à la main, l’une de kif et l’autre d’ar’ar, et Tahar versait la soupe dans le plat, pour ne pas avoir à attendre.

Et moi, mélancoliquement, je prolongeais mon jeûne, fascinée par le spectacle unique d’Eloued, pourpre d’abord, puis rose, puis violacé, puis, enfin, après l’extinction rapide de l’incendie occidental, d’un gris uniforme…

D’autres fois, en dehors du jeûne, sortant à l’heure du couchant pour aller attendre « l’homme en veste rouge », je m’asseyais sur la borne qui est près de la porte du spahi Laffati, tout au fond du vaste rectangle qui sépare le quartier et le bureau arabe de la ville, en face du grand vide du désert, commençant par la dune basse des fours à chaux et continuant par les dunes coniques de la route d’Allenda. Là-bas, dans l’incomparable flamboiement de l’horizon, des silhouettes grisâtres apparaissaient, sur la dune des fours à chaux, et se déformaient, se profilant sur le ciel pourpre, devenaient géantes…

Puis, de la porte éternellement gardée, devant laquelle déambulait le petit tirailleur bleu, baïonnette au canon, sortait l’ombre toute rouge que jamais je ne vis apparaître sans un certain élan, sans un frisson de mon cœur, doux à la fois, un peu voluptueux et étrangement triste… Pourquoi ? Je ne saurai jamais.