Là, sur cette pierre, j’étais assise, un soir déjà obscur, quand surgit soudain de l’ombre, tout près, l’étrange petite Hania, la fille de Dahmane, avec son rire perlé et équivoque — son rire à lui — et la tristesse sensuelle de ses yeux. Enveloppée de ses haillons bleus et rouge sombre de Soufia, elle portait du bois à la maison d’Ahmed ben Salem…
… C’est aussi de cette tranquille demeure de Salah ben Feliba qu’après la nuit du vingt-huit janvier, qui fut la dernière que j’étais destinée à passer sous mon toit, je partis, mélancolique, me sachant déjà exilée, mais bien calme, pour la sinistre Behima[42], dont la silhouette fatale est restée gravée dans ma mémoire telle qu’elle m’apparut du haut des dernières dunes. Au bout d’une immense plaine désolée, semée de tombes, semblable à celle de Tarzout, des murailles grises, et, dominant tout, un immense palmier solitaire… Le tout se profilait sur l’horizon gris fuligineux de cette après-midi d’hiver où le chehili (siroco) violent faisait fureur, emplissait les dunes de vapeurs et remuait sur leurs flancs les grands suaires de sable mouvant…
[42] Behima, village du Souf où Isabelle Eberhardt fut blessée.
… Impressions de malaise, dans le Souf, à l’automne. — Loin des jardins en entonnoirs profonds, loin des « sehan » de la route de Debila. Rien, sur cette terre, ne saurait accuser la fuite du temps et les changements de saison. Automne, hiver, printemps, été, tout se confond et passe uniformément sur les solitudes mortes des dunes, éternellement pareilles, à travers le silence lourd des siècles.
Là, jamais une voix humaine ne vient troubler de sa plainte ou de son chant — encore très semblable à une plainte — le silence, sauf la grande voix marine du chehili bruissant, roulant les minces vagues grises, ou celle, à peine perceptible, du « bahri » frais inutilement, car, rien ne saurait rendre la vie aux solitudes sans eau.
Le ciel, moins incandescent, plus transparent, plus azuré, la lumière plus blanche du soleil, les ombres moins durement noires, et, dans l’air, une légèreté spéciale : voilà les seuls signes à quoi l’on peut reconnaître que l’automne est arrivé, que les mornes journées d’accablement sont finies, et que la vie renaîtra bientôt dans les jardins.
L’alfa coriace repousse dans le dédale des dunes, sauf sur cette route lugubre d’Allenda et sur celle de Bar-es-Sof, et des cœdum grêles s’étiolent… De fleurs, nulle part… Dans les jardins, le bahri revenu secoue la poussière des palmiers qui retrouvent leur vert éclatant, les carottes, les felfel (poivrons), les nana (menthes) et autres herbes éphémères déploient un luxe de vert inouï, tandis que tombent les dernières feuilles roussies des grenadiers, des figuiers et des rares pieds de vigne, et que concombres, melons et pastèques reparaissent… Les oiseaux aussi font leur apparition, hirondelles rapides venues pour l’hivernage. Les soirées, plus vite obscures, sont mélancoliques, les couchers de soleil s’accomplissent en de plus tendres horizons et les matins — l’heure bénie au désert, l’heure où l’on se sent léger, léger et heureux de vivre — sont plus frais et plus tardifs…
Mais l’aspect figé du Souf reste toujours irrévocablement le même. Seuls, quelques détails et la lumière ont changé. Mais l’horizon houleux, la couleur indéfinissable des sables, le silence et la solitude, tout cela ne changera jamais… Impression de vague malaise et de plus grande tristesse à songer qu’ailleurs la nature prête à s’endormir se pare de dernières splendeurs, alors qu’ici elle semble se recueillir seulement…