Les voilà tous, le brigadier Saïd, un peu voûté, homme de foi et de devoir, comme courbé sous le joug, pas bien lourd à Eloued, de la discipline ; le vieil embêteur et demandeur Slami, affairé, jouant le brigadier ; le traître Embarek, avec sa beauté blonde et son air fou ; le caoued imbécile Saïd Zemouli, invoquant sans doute, en ce moment comme en tout autre, sa Bent Elhadid ; l’ivrogne Mansour, avec son air blagueur ; Ben Chaâbane, fureteur et servile ; Zardy, tranquille et doux ; Aly Chaambi, à l’air équivoque de belle fille aux yeux passés au khôl ; le vieux froussard Nasr ben Ayéchi ; l’abruti Hannochi courbé, les bras ballants ; le grand Saouli ; l’arrogant Sadock, marié chez Ben Dif Allah ; l’assassin Tahar ben Meurad, à l’air doux et bon enfant ; Amor, le tailleur, beau garçon au teint blanc ; le lourd Saoudi des Ouled Darradj ; l’ignoble valet Slimane Bou-Khlif, au nez de pochard et aux yeux de voleur, et l’antinaturel Laffati, à la barbe de nabab hindou, à l’air insolent, époux bénévole de Chaamba ; et enfin, seul comme toujours, faisant, bande à part, la forte tête du détachement, l’ivrogne et l’homme à filles Dahmane ben Borni, à l’air farouche et renfermé de bandit… Les voilà bien tous.
Voilà aussi Khelifa, lent sous ses vastes burnous et ses gandoura superposées innombrables, sa pipe et son chiffon rempli de kif dans la tabourcha de son burnous, menant par la bride Souf qui courbe la tête, secouant sa courte crinière et sautillant gaiement, sachant bien qu’après l’eau, c’est le régal d’orge.
Tout cela défile devant moi, sous le ciel qui se rembrunit, à mesure que s’approche le soir et que s’éclaire l’Occident d’une lueur sulfureuse. Et alors une tristesse immense plane sur la terre de Cham, tandis que descend la nuit d’hiver, et que les voix blanches des moueddhen clament l’appel vers Dieu, pour protéger les créatures contre le mal qu’Il créa, contre le maléfice de la nuit qui tombe, contre celles qui soufflent sur des nœuds de corde (qui font des sortilèges), contre l’hypocrisie du traître flatteur, contre les hommes perfides.
… Hiver sinistre de là-bas, car il enlève à ce pays sa gloire et sa splendeur : la lumière triomphante et profuse de son soleil.
… Oh ! le doux assoupissement des sens et de la conscience, dans la monotonie de la vie aux pays du soleil ! Oh ! la douce sensation de se laisser vivre, de ne plus penser, de ne plus agir, de ne plus s’astreindre à rien, de ne plus regretter, de ne plus désirer, sauf la durée indéfinie de ce qui est ! Oh ! la bienheureuse annihilation du moi, dans cette vie contemplative du désert !… Parfois cependant il est encore de ces heures troublées où l’esprit et la conscience, je ne sais pourquoi, se réveillent de leur longue somnolence et nous torturent.
Combien de fois n’ai-je pas senti mon cœur se serrer en songeant à ma vocation d’écrire et de penser, à mon ancien amour de l’étude et des livres, à mes curiosités intellectuelles de jadis… Heures de remords, d’angoisse et de deuil. Mais ces sentiments n’ont presque jamais d’action sur la volonté qui reste inerte et n’agit point… Puis la paix et le silence ambiants nous reprennent et, de nouveau, recommence pour nous la vie contemplative, la plus douce, mais aussi la plus stérile de toutes. « Tu enfanteras dans la douleur, » fut-il dit à la première femme, et pareille obligation pesa sans doute sur les destins du premier Prométhée de la pensée, du premier Héraclès de l’art. Une voix secrète a dû lui dire : Quand ton esprit ne sera pas à la torture, quand ton cœur ne souffrira pas, quand ta conscience ne te fera pas subir d’interrogatoires sévères, tu ne créeras pas…
Inerte reste ma main et silencieuses mes lèvres. Pourtant je comprends bien la fatalité universelle ; c’est la brûlure délicieuse et torturante d’aimer qui fait chanter l’oiseau au printemps, et les immortels chefs-d’œuvre de la pensée sont issus de la souffrance humaine…