… Avant d’arriver à M’guébra, cheminant à côté de Souf, je vis, vers ma droite, au Nord, s’accumuler à l’horizon de lourdes nuées d’un gris bleu d’acier, de formes étranges.
— Tiens, dis-je au tirailleur, ne dirait-on pas des montagnes ?… Mais est-ce qu’il y a des montagnes dans le désert, sauf les dunes de sable !
Plus loin, entre M’guébra et Chegga, nous vîmes le vent dissiper ces nuées et l’Aurès nous apparut tout à coup bleuâtre et sinueux se profilant sur un ciel pâle. Je ne m’étais pas trompée… Mais, moi aussi, j’avais perdu la notion des montagnes, perdu aussi celle de la terre, dans l’immensité des dunes de sable blanc, fin et léger comme de la poussière…
Éprouvé une sensation étrange en retrouvant de la vraie terre…
A Batna, impression vague mais délicieuse d’abord, de revoir des grands arbres, de la verdure, des champs et des prairies… puis, bientôt, insondable tristesse et nostalgie intense du sable et des palmeraies.
Jamais l’ombre épaisse et pesante des forêts n’égalera la splendeur fine et la grâce déliée des ombres ténues des palmes courbées en dômes sur le sable blanc ! Jamais les rayons de la lune ne se joueront aussi magiquement entre les trouées grossières des chênes ou des hêtres qu’ils se jouent entre ceux, graciles, semblables à de fines colonnes torses, des dattiers élancés et sveltes ! Jamais le murmure des feuilles molles n’égalera celui, métallique et musical, des djerid argentés ! Jamais l’eau des ruisseaux abondants ne grisera une poitrine oppressée comme celle des puits frais, la nuit, après la torride journée ! Jamais aucun jardin d’ailleurs n’égalera en grâce et en splendeur les « rhitan » profonds du Souf où s’assemblent les palmiers choisis, de grandeurs diverses, depuis les palmiers nains, depuis les jeunes sujets aux immenses feuilles arquées, jusqu’aux géants vénérables, souvent inclinés au-dessus de la verte famille environnante… Jamais les plus riches vergers ne donneront une idée de ces jardins en août, quand les lourds régimes se colorent, selon les espèces, les uns en jaune de toutes les nuances, les autres en rose vif, en carmin, en pourpre velouté, sous le réseau — poussiéreux au-dessus, d’un vert ardent et argenté en dessous — des djerid (palmes) flexibles…
… Les jardins du Souf sont de vastes entonnoirs creusés de main d’homme entre les dunes et de profondeur variable selon le degré de profondeur de la couche d’eau souterraine. Il en est sur la route de Debila, sur celle de Zgoum, sur celle de Guemar et de Touggourt, aux environs de Teksebat et de Kouïnine, qui sont à fleur de terre. D’autres, vers le Sud surtout, sont de véritables abîmes où l’on n’accède que par de petits sentiers serpentins. Il en est aussi de très profonds au nord-ouest de la ville, près de Sidi Abdallah et de Gara.
L’architecture de ces jardins encavés est assez curieuse. D’un côté, ils offrent une pente accessible, et là se trouvent les puits à armature en troncs de palmiers, à bascule et contrepoids, avec, d’un bout, une grosse pierre attachée par une corde et, de l’autre, une « oumara » en cuir, sorte de panier plat suspendu au bout d’une corde. Autour des puits on voit des cultures potagères, les jeunes palmiers et les espèces basses. Les plus hautes se trouvent vers les murailles presque perpendiculaires opposées aux puits et dont la crête est hérissée de djerid pour empêcher l’ensablement.