… Pays à nul autre semblable : en été, la nuit, l’oreille du voyageur y est frappée par une voix immense, plaintive et douce, qui s’élève des entonnoirs innombrables : ce sont les ouvriers Souafa qui désensablent les jardins, remontant patiemment le sable lourd dans des couffins, sur leurs épaules… Chaque nuit, ce travail de fourmis est fait, et, le lendemain, le vent éternel du Souf vient anéantir le labeur nocturne. Dans le grand silence des nuits tièdes, ce chant plaintif, en notes mineures, porte avec lui un étrange frisson de tristesse, presque une anxiété…
… Là-bas, très loin, au delà de la mer bleue, au delà du Tell fertile, de l’Aurès morose et des grands chotts qui doivent se dessécher, il y a la terre brûlée, la terre ardente et resplendissante du Souf, où brûle la flamme dévorante de la Foi, où, à chaque pas, s’élève une mosquée, une koubba ou un maraboutique et miraculeux tombeau, où le seul bruit religieux est l’eddhen musulman, cinq fois répété, où l’on prie et où l’on croit… Il y a la maison aimée de Salah ben Feliba et tout le décor familier, immuable dans ce pays sublimement fanatique. Il y a des hommes en burnous rouges qui, à la brume, rentrent dans les demeures grises à coupoles, ou qui s’assemblent sur des nattes dans le café de Belkassem Bebachi. Il y a les zaouïya saintes et leurs chefs vénérés…
Tout y est, mais nous n’y sommes plus, dans notre pays aride, où seule la Foi mystique fleurit, pour l’admirer et pour l’aimer…
Plus près, — mais combien loin de moi, hélas ! pourtant — il y a, dans une vallée triste, à l’ombre des grands monts Chaouïa, une petite cité toute française, banale, où l’on ne voit que casernes, hôpital, prison et autres édifices administratifs et militaires, où l’on ne rencontre que spahis, zouaves, tringlots et artilleurs[44]. Dans cette ville, dans le faubourg du camp, il est une vieille maison à un étage, et, devant, dans la fourmilière des chambres habitées par des spahis et leurs femmes, tout près de l’escalier où l’on n’entend que cliquetis de sabres et d’éperons, il est deux misérables pièces donnant sur les toits voisins et le rempart de la ville…
[44] Batna.
Dans cette maison se sont écoulés presque deux mois de ma vie, deux mois qui me semblèrent plus de deux années…
Et dans cette ville il y a un être que je chéris…
Et cependant ils me semblent bien irréels, ces décors africains ; ils me semblent n’avoir été que de vaines rêveries, des visions fugitives, et la personnalité elle-même de Slimane ne me semble pas toujours bien réelle non plus…
Quant aux autres pays de la terre où s’est écoulé mon passé orageux et troublé, ceux-là, ils me semblent n’avoir jamais existé en dehors de mon imagination !… Du pont du Berry, regardant la colline sacrée du cimetière de Bône, malgré un violent effort de ma volonté, je ne parvenais point à me donner la sensation réelle et poignante que maman était bien là, endormie dans la tombe depuis quatre années… Et il me semblait que jamais je n’avais habité Bône, et que cette ville m’était tout aussi étrangère et indifférente que n’importe quelle autre !