… Souvent, depuis que j’ai quitté Slimane, j’ai ressenti un désir torturant de franchir la distance qui nous sépare, le besoin absolu, intime, de l’avoir près de moi, lui et rien que lui, et l’irrémédiable désespoir d’être exilée, de ne pouvoir courir à lui ; une soif âpre douloureuse d’entendre sa voix, de voir son regard se poser sur le mien, de sentir sa présence, d’éprouver encore cette sensation d’absolue sécurité qui nous est commune.

Combien durera l’exil ?…


… Que serait, sur la scène d’un théâtre ou dans un salon, le chant triste et sauvage, le grand chant libre du chamelier déambulant dans le désert à la suite de ses chameaux lents ?

A Stah-el-Hamraïa, dans la grande salle fruste du bordj, à demi couchée sur un tellis, j’écoutai, le soir, le deïra Lakdar, l’un des Khallassa et Brahim chanter les chants libres et sauvages du Sahara, pour la foule attentive massée autour d’eux.

Tapant à contretemps sur une vieille caisse en fer-blanc, Lakdar, ivre comme toujours, chantait avec passion… Et ce chant était empreint de toute la grande poésie mélancolique de la vie errante au désert.

Je me souviens aussi de ceux que j’écoutais, assise avec les chameliers dans le coin de la cour du bordj de Bir-bou-Chahma, près du feu où cuisait le souper, en plein air. La nuit était obscure, et les voix sonnaient étrangement dans cette cour du bordj, le plus isolé et le plus triste de tous, sur cette route déserte.

Là, avec une volupté intime, je songeais à l’étrangeté charmeuse de ma situation et au bonheur d’être vagabond et errant, l’un de ceux que j’ai le plus vivement ressentis.

… Hélas ! aucun foyer, pas même celui qui est bien à moi, mon humble foyer de pauvre, ne saurait me remplacer mon Sahara, mon horizon vague et onduleux, mes doux levers d’aurore sur l’infini grisâtre et mes couchers de soleil ensanglantant les petites villes croulantes aux noms étranges, mon pauvre Souf, inoubliable, l’humble compagnon de mes courses solitaires dans le cher pays dont je lui donnai le nom, ma défroque saharienne, ma liberté et mes rêves !