Le caïd Bou-Scheta est d’ailleurs d’extérieur plutôt comique. Très grand, avec de longs bras, d’allures gauches, sans dignité dans ses attitudes, Bou-Scheta ne revêt son beau burnous rouge et ne se donne des airs graves qu’aux jours de fêtes, pour se présenter aux chefs français.
Les Zoua se moquent ouvertement du caïd, l’appelant : El Khartani ou Elabd (le nègre, l’esclave).
Bou-Scheta, débonnaire avec son large sourire à dents jaunes et ses gestes simiesques, fait semblant de ne s’apercevoir de rien, gardant au fond de lui-même la peur des marabouts.
Petite Fathma
Les enfants, seule note vivante, seule note gaie dans le silence de nécropole, dans la tristesse nostalgique du ksar.
Les tout petits surtout sont drôles, noirs pour la plupart, nus sous des chemises trop courtes, avec, au sommet de leurs crânes rasés, une longue mèche de cheveux laineux entremêlés de menus coquillages blancs ou d’amulettes.
Ils ont déjà appris à mendier des sous aux officiers qui passent. Ils sautent autour d’eux ; ils trépignent, ils s’acharnent avec des grâces et des câlineries de petits chats. Puis ils se battent férocement pour les monnaies de cuivre qu’on leur jette ; ils se roulent et mordent la poussière.
La meneuse, c’est petite Fathma.
Elle peut avoir onze ans. Son corps impubère, d’une souplesse féline, disparaît sous des loques de laine verte, retenues sur sa poitrine frêle par une superbe agrafe en argent repoussé, ornée de corail très rouge et d’une forme rare.
Petite Fathma est métisse. Son visage rond, aux joues veloutées, d’une chaude couleur cuivrée, est à la fois effronté et doux, avec des yeux de caresse et des lèvres déjà voluptueuses. Dans peu d’années, Fathma sera très belle et très impudique.