Menant le vol turbulent des bambins ambrés ou noirs, elle galope à travers les ruines, égrenant son rire limpide de nymphe folle. Elle apparaît tout à coup, hasardeusement posée sur le bord d’une terrasse effondrée, ou sur la crête d’un mur branlant. Elle implore, elle minaude, elle sourit.
Un jour, je l’ai vue, en guise de remerciement, prendre la main d’un roumi, un officier, entre ses menottes tièdes, et lui dire avec un sérieux troublant : « Je t’aime beaucoup, ya sidi ! » L’homme sourit et attribua cette caresse au désir d’avoir plus de sous. Alors petite Fathma eut une moue chagrine avec un hochement de tête grondeur. — « Non, non, ce n’est pas cela. Je t’aime comme ça, pour Dieu ! » Ce qui signifiait, en arabe, que sa tendresse subite était désintéressée.
Étrange petite créature, qui est comme l’âme charmante mais décevante et fugitive des ruines rougeâtres.
Sidi Slimane
J’ai éprouvé aujourd’hui une sensation intense de recul dans le temps, vers les siècles abolis. Je suis allée rendre visite au tombeau de Sidi Slimane Bou-Semakha, par une matinée chaude de fièvre[8].
[8] Des premières notes :
Visite à la koubba de Sidi Slimane Bou-Semakha, un matin très chaud et très clair d’octobre. Impression intense de recul subit vers les siècles abolis de foi et d’immobilité.
Une sage politique, pour ne pas blesser les susceptibilités locales et surtout voisines (Figuig), a respecté jusqu’à présent l’inviolabilité du sanctuaire : aucun chrétien n’y a jamais pénétré. Les officiels français, lors de l’occupation, se sont contentés de recevoir la soumission des ksouriens dans le corridor extérieur de la koubba.
C’est avec Ben-Cheikh que je vais au « makam » du grand saint du Sud-Ouest.