Comme Oued-Dermel, comme Aïn-Sefra, comme tous les postes de la région, Beni-Ounif a son douar du Makhzen, ses tentes rayées dressées sur la nudité pulvérulente de la terre.
Il est bien calme et bien somnolent en apparence, ce douar isolé vers le sud-est du ksar, à l’orée des jardins. Et pourtant il recèle des intrigues, des ébauches de romans, voire même des drames.
Amour du cercle d’Aïn-Sefra, Hamyan de Mechéria, Trafi de Géryville, beaucoup d’entre les mokhazni sont mariés et traînent à leur suite la smala des femmes et des enfants, que les besoins du service leur font abandonner pendant des mois.
Cavaliers volontaires, sans tenue d’engagement, ne subissant pas d’instruction militaire, les mokhazni sont, de tous les soldats musulmans que la France recrute en Algérie, ceux qui demeurent le plus intacts, conservant sous le burnous bleu leurs mœurs traditionnelles.
Ils restent aussi très attachés à la foi musulmane, à l’encontre de la plupart des tirailleurs et de beaucoup de spahis.
Cinq fois par jour ou les voit s’écarter dans le désert et prier, graves, indifférents à tout ce qui les entoure, et ils sont très beaux ainsi, avec leurs gestes nobles, à cette heure où ils redeviennent eux-mêmes.
Pourtant, au contact des réguliers, spahis ou tirailleurs, beaucoup de mokhazni prennent un peu de l’esprit plus léger, plus frondeur, du troupier indigène. Sans aucun profit moral, ils s’affranchissent de quelques-unes des observances patriarcales, de la grande réserve de langage des nomades. Ils finissent aussi, à la longue, par considérer leurs tentes presque comme des gîtes de hasard.
Et puis, dans leur dure existence d’alertes continuelles, de fatigues, dans l’incertitude du lendemain, les intrigues d’amour, si goûtées déjà au douar natal, prennent une saveur et un charme plus grands.
Fatalement les mœurs se relâchent, et, au douar du Maghzen, ou fait presque ouvertement ce qu’au pays on faisait sous le sceau du secret, dans l’obscurité des nuits où l’amour côtoie de près la tombe…