Tous les soirs, les belles tatouées, au teint bronzé et au regard farouche, s’en vont par groupes, sous leurs beaux haillons de laine pourpre ou bleu sombre, vers les feggaguir de l’oued.
Elles jasent et elles rient entre elles, graves seulement et silencieuses quand quelque musulman passe.
Les cavaliers en burnous bleu ou rouge, qui mènent à l’abreuvoir leurs petits chevaux vifs, passent le plus près possible des voluptueuses fontaines. Pas un mot entre eux et les bédouines. Et pourtant des offres, des aveux, des refus, des promesses, s’échangent par petits gestes discrets.
L’homme, très grave, passe sa main sur sa barbe. Cela signifie : Puisse-t-on me raser la barbe, m’enlever l’attribut visible de ma virilité, si je ne parviens pas à te posséder !
La femme répond, avec un sourire dans le regard, par un hochement de tête négatif, simple agacerie. Puis, furtivement, méfiante même de ses compagnes, elle esquisse un léger mouvement de la main.
Cela suffit, la promesse est faite. Il en coûtera quelques hardes aux couleurs chatoyantes, achetées chez le Mozabite, ou quelques pièces blanches, pas beaucoup.
Puis, plus tard, la passion s’emparera des deux amants, peut-être la passion arabe, tourmentée, jalouse, qui souvent prend les apparences de la folie, jetant les hommes hors de leur impassibilité apparente ordinaire.
… Ainsi, en même temps qu’il est un campement de soldats durs à la peine et vaillants, le douar du Maghzen est aussi une petite cité d’amours éphémères et dangereuses, car ici les coups de feu partent facilement, et il est si facile de les attribuer à un djich quelconque !… Le bled n’a pas d’échos.
Les mokhazni célibataires couchent à la belle étoile, dans la cour du bureau arabe provisoire.
Les hommes de garde eux-mêmes sommeillent roulés dans leur burnous, avec l’insouciance absolue des gens du Sud, accoutumés depuis toujours à sentir le danger tout proche dans l’ombre des nuits.