« Si Mahmoud, tu devrais aller voir Sidi Bou-Amama. Avec moi et la protection de Si Ahmed, tu n’as rien à redouter. Tu iras à sa zaouïya, comme tu viens ici. Quant à Sidi Bou-Amama, il te recevra à bras ouverts, comme son propre fils… Tu devrais faire cela, Si Mahmoud. Après, à ton retour, tu pourrais dire aux Français : « J’ai vu Bou-Amama, et il ne m’a fait aucun mal. Il m’a bien reçu, comme il reçoit tous les musulmans algériens. Il n’est pas l’ennemi de la France, et entre lui et elle il n’y a qu’un malentendu… »
J’écoute et je réponds évasivement :
— In châh Allah — que Dieu veuille — j’irai !
Et j’irai peut-être un jour…
Le silence retombe. Vaguement Si Ahmed sourit. Ben Cheikh semble plongé en ses regrets de serviteur fanatique. La lumière vacille et promène de grandes ombres difformes sur les murs blancs.
… Je regarde ces deux hommes dont la surface polie et avenante cache des abîmes, ces hommes à l’âme fermée, à la volonté opiniâtrement tendue vers un seul but : servir Bou-Amama.
Et je les préfère ainsi, redevenus eux-mêmes, graves et silencieux, plus en harmonie avec le calme de l’heure et du lieu…
La porte est ouverte sur la large galerie couverte qui entoure le premier étage. En face, un lourd piller carré en toub se détache des ténèbres, sous le reflet rougeâtre de la bougie. Une forme blanche est accroupie à terre. Sous cette masse immobile de voiles lourds, on ne distingue pas le visage du serviteur noir. Dans la cour, on parle à voix basse. Des pieds nus d’esclaves passent avec des frôlements légers. Une lourde oppression pèse sur l’oasis endormie et sur cette maison.
L’heure s’avance, dans la nuit sans fraîcheur.
Si Ahmed se retire dans ses appartements, oubliant comme par hasard, à côté de moi, son revolver à fourreau de velours vert.