… Sur la piste poudreuse, dans la nudité brûlante de la vallée, des Figuiguiens à cheval s’en vinrent escortant des ânes chargés de sacs d’orge et de blé, que poussaient des esclaves kharatine noirs.
Les Berbères, très blancs et très calmes sous leurs voiles de laine, avançaient lentement, les rênes lâchées sur le cou de leurs montures tranquilles.
Le regard vague de leurs grands yeux noirs errait au loin, sur les montagnes de leur pays, où achevait de s’éteindre la féerie rose du matin.
Ils passèrent devant mon compagnon en burnous bleu et moi et nous jetèrent distraitement le salut de paix qui est comme le mot d’ordre de l’Islam, le signe de solidarité et de fraternité entre tous les musulmans, des confins de la Chine aux bords de l’Atlantique, des rivages du Bosphore aux barres du Sénégal.
En regardant ces hommes marcher dans la vallée, je compris plus intimement que jamais l’âme de l’Islam, et je la sentis vibrer en moi. Je goûtai dans l’âpreté splendide du décor, la résignation, le rêve très vague, l’insouciance profonde des choses de la vie et de la mort.
… Et je compris aussi pourquoi le mendiant aveugle était si noble et si calme, la main tendue vers les passants qu’il ne voyait pas dans la nuit éternelle de sa cécité, et pourquoi, au lieu de s’agiter et de peiner à la sueur de leur front, les Arabes sommeillent, au cours monotone des jours calmes, étendus dans l’ombre des vieux murs qui s’effritent et que personne ne relève, sur la terre nue qui leur est douce…
Beni-Israël
Tout à Figuig se tait et sommeille. Ni cris ni tapage dans ces allées d’une fraîcheur et d’une sonorité de cloître, où le pas des chevaux éveille des échos multiples et lointains.
… Des couloirs plafonnés de tiges de palmes, obscurs, coupés çà et là de carrefours à ciel ouvert où tombe un jour glauque, comme en des puits. Parfois, sur un mur ocreux, la note gaie d’un rayon de soleil oblique, dans l’inquiétude des ténèbres. De brusques tournants, des corridors plus bas et plus noirs, s’enfonçant vers l’inconnu, et où les chevaux ne passent pas. Il faut s’y glisser à tâtons.
Des fantômes blancs s’avancent, incertains, sans bruit. D’autres, accroupis sur des bancs en terre, dans l’épaisseur des murailles, gardent des attitudes immobiles de statues.