Haïm, grand, avait les membres envahis de graisse jaune, sous une gandoura tachée d’huile et, usage sans doute imposé jadis aux juifs de Figuig par le dédain musulman, un grand mouchoir à pois bleus était passé par-dessus son petit turban noir et noué sous le menton, à la façon des vieilles femmes.
Haïm étala devant nous ses œuvres. Des « bzaïm », agrafes d’argent en forme de feuilles ou d’étoiles, de lourdes bagues ciselées, des broches à clochettes d’argent, des anneaux d’or pour les oreilles, ornés du sang terne des grenats et du lait irisé des opales. Le tout entassé pêle-mêle sur le fond moiré d’un lambeau de soierie verte.
A notre entrée, les bruits s’étaient tus. Les enfants eux-mêmes chuchotaient timidement. On entendait seule, comme tombant de très haut, parce qu’elle venait d’une cour voisine, la voix nasillarde et monotone d’un rabbin qui récitait des prières dans la vieille langue sacrée d’Israël. Et cette maison juive, cette voix surannée, tout cela produisit en moi une impression de monde fermé particulièrement vieux et immuable au milieu de toutes les immobilités séculaires de Figuig.
… Le siroco s’était levé, chargé de sable et de poussière, sous le ciel incandescent et terni.
Les membres de la djemaâ de Zenaga siégeaient sur les bancs d’un carrefour avec, à leur droite, une coulée de lumière trouble entre deux murs.
Ils s’alanguissaient dans l’étouffement du siroco et subissaient la torpeur somnolente des choses.
Haïm s’arrêta à l’entrée du carrefour, retirant ses savates. Puis, courbé jusqu’à terre, il alla baiser successivement le pan du burnous de tous les ksouriens impassibles.
Haïm venait là pour demander justice contre les bergers qui avaient outragé sa femme… Mais il n’avait, guère d’espoir. Pourtant, accroupi à terre, il raconta son affaire.