[19] D’une autre version :
Depuis deux ans, Hausser dit Pied de bœuf, trimait, aux travaux publics, à l’atelier d’Orléansville.
A Bel-Abbès, légionnaire, Pied de bœuf avait, en un moment d’impatience, insulté un sergent : dix ans de travaux.
Maintenant, c’était le printemps, et tout à coup, une nouvelle se répandit parmi les Traves, joyeuse : on allait en envoyer une partie aux chantiers de liège, dans les environs de Ténès.
Tout l’espoir des détenus se résume en ceci : changer d’atelier, si l’évasion n’est pas possible.
Et ce fut la joie au cœur, en chantant, que les Traves se mirent en route, un matin, pour la grande forêt de Sinfita. Pied de bœuf en était.
Mornes, les autres, ceux qui restaient, suivirent des yeux le détachement qui partait, encadré de gendarmes à cheval et de tirailleurs…
Après s’être, selon son expression, fait bouillir le cuir pendant deux ans dans l’ardente plaine du Chélif, il avait été envoyé à Bissa. Malgré la déveine qui l’avait fait passer au tourniquet, il était donc quand même né sous une heureuse étoile. En effet, si on trimait toujours ferme, et si les chaouchs n’étaient pas devenus meilleurs, il y avait au moins de l’air et aussi, dans tous les cœurs, un espoir plus vivace d’évasion possible. Et puis, pour le détenu, tout changement, parfois même aggravant son sort, est une chance.
Hausser dédaignait ses camarades. Il n’avait trouvé, parmi eux, aucun qui fût digne de devenir son frangin. Il trimait en silence, tout seul, et, tout seul aussi, s’enivrait.
… C’était décidé, cela, dès l’arrivée du détachement au chantier. Hausser avait tout calculé d’avance, tout pesé. Et, après, calme, sans hâte, il attendait l’occasion.