Elle vint. Un soir, le sergent l’envoya remplir des bidons à la source d’Aïn-Taïba, en dehors du camp. Un seul homme l’accompagnait, un bleu. Hausser causa au soldat, plaisanta. L’autre, tout jeune, naïf encore et indécis en son redoutable métier de geôlier en plein air, répondit, souriant. Hausser fit mine de se pencher sur le réservoir où coulait l’eau de la source.
— Tiens, dit-il, qu’est-ce qu’il y a là au fond. Le tirailleur se pencha à son tour… Il fut saisi à la gorge, terrassé, bâillonné avec un chiffon mouillé, préparé d’avance.
Ligoté avec sa propre ceinture, le soldat resta couché près de son fusil inutile. Hausser le fouilla, lui prenant monnaie et tabac, puis, il fila dans la forêt, changea de direction, gagnant la brousse ; il n’avait pas voulu faire son affaire au tirailleur. On ne savait jamais, on risquait d’être repris, et, alors, ça faisait une sale affaire.
Hausser, étendu dans la brousse, à quelques kilomètres du camp, attendait la tombée de la nuit : il avait son idée, qui le faisait sourire d’aise.
Quand il fut presque nuit, il descendit dans un oued, à l’orée de la chênaie. Il entassa des feuilles sèches de palmier-nain contre la broussaille résineuse. Il y mit le feu : comme cela, ça couverait longtemps, car le doum est comme de l’amadou, et il aurait le temps de s’éloigner. « V’là de l’ouvrage pour les hirondelles de potence ! Plus souvent qu’y vont me courir après… à présent ! »
Et il s’en alla vers l’est, alerte et dispos, tandis que, derrière lui, une aube rouge montait, envahissant bientôt la moitié du ciel. Le vent fraîchissant roulait une houle de flammes sur la forêt et sur la brousse.
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Après des jours de fringale, au fond des oueds, et des nuits de marche, Hausser, épuisé, arriva dans les environs de Cherchell.
Enfin, une lessive hasardeusement étendue sur une haie vive lui fournit une blouse, un pantalon, une chemise.
Une casquette hors d’usage ramassée sur un tas d’ordures compléta sa « tenue civile ». Quant aux vêtements de trave, il les jeta au fond d’un oued embroussaillé de ronces : ni vu, ni connu !