Son père se faisait vieux. Ses frères étaient encore jeunes et, bientôt, ce serait sur lui que retomberait tout le labeur de la mechta, et l’entretien de sa famille, et l’impôt, et le payement des sommes empruntées au riche usurier Faguet et aux Zouaoua…

Comment ferait-il ? Leur champ était trop petit et mal exposé, mangé de toutes parts par les éboulements de rochers et la brousse envahissante… Pour achever de lui rendre le séjour de son gourbi insupportable, sa jeune femme venait de mourir en couches…

Vivre sans s’inquiéter de rien, être bien vêtu, bien nourri, ne pas payer d’impôts et avoir des armes, tout cela séduisit Djilali, et il s’engagea avec d’autres jeunes gens, comme lui crédules, avides d’inconnu et d’apparat…

Le vieux Kaddour, brisé par l’âge et la douleur, le vieux père en haillons accompagna en pleurant les jeunes recrues qui partaient pour le dépôt des tirailleurs, à Blida… Puis, il rentra, plus cassé et plus abattu, sous le toit de diss de son gourbi, pour y mourir, résigné, car telle était la volonté de Dieu.

A la caserne, ce fut, pour Djilali, une désillusion rapide. Tout ce qu’on lui avait montré de la vie militaire avant son engagement n’était que parade et leurre. Il s’était laissé prendre comme un oiseau dans les filets. Il eut des heures de révolte, mais on le soumit par la peur de la souffrance et de la mort… Peu à peu, il se fit à l’obéissance passive, au travail sans intérêt et sans utilité réelle, à la routine, à la fois dure et facile du soldat où la responsabilité matérielle de la vie réelle est remplacée par une autre, factice.

La boisson et la débauche dans les bouges crapuleux remplacèrent pour lui les libres et périlleuses amours de la brousse, où il fallait de l’audace et du courage pour être aimé des bédouines aux yeux d’ombre et au visage tatoué.

Le cœur du fellah s’endurcit et s’assoupit. Il cessa de penser à la mechta natale, à son vieux père et à ses jeunes frères : il devint soldat.

Trois années s’écoulèrent.

L’automne revint, l’incomparable automne d’Afrique avec son pâle renouveau, ses herbes vertes et ses fleurs odorantes cachées dans le maquis sauvage. A l’ombre des montagnes, les coteaux de Chârir reverdissaient, dominant la route de Mostaganem et l’échancrure harmonieuse du grand golfe bleu, très calme et très uni, avec à peine quelques stries roses.

Sur la route détrempée par les premières pluies vivifiantes, les tirailleurs en manœuvres passent, maussades et crottés. Sur leurs visages bronzés et durs, la sueur et la boue se mêlent et, souvent, en un geste exaspéré, une manche de grosse toile blanche essuie un front en moiteur… Avec un juron, blasphème ou obscénité, les épaules lasses déplacent la morsure lancinante des bretelles de la lourde berdha[20].