Lancé sur le chapitre des doléances, le vieux qu’on n’écoute plus continue à larmoyer sa détresse prolixe.
— Moi, dit un troisième, je suis venu au marché où j’ai vendu un pot de beurre. Le lendemain, je devais en toucher le prix, mais il y avait une lettre pressée pour le cheikh de Debila… Alors, on me l’a remise en m’ordonnant de repartir tout de suite… J’ai eu beau supplier, j’ai été menacé de la prison. Alors, pour ne pas perdre le prix de mon beurre, j’ai fait semblant de partir, restant jusqu’au matin. Ça s’est su, Dieu sait comment, et je suis en prison pour quinze jours, avec quinze francs d’amende.
— Tu aurais mieux fait de perdre le prix du beurre, alors, remarque judicieusement le spahi.
Mais tout ça « c’est des histoires ! » Et il retourne se coucher à l’ombre, criant aux prisonniers : « Pompez ! »
Et le grincement monotone reprend, en même temps que le chant long, plaintif, des prisonniers qui semblent dévider indéfiniment leurs tristesses, leurs timides récriminations contre cette puissance redoutable, qui broie et écrase toute leur race : l’Indigénat discrétionnaire.
LES ENJÔLÉS
Le soleil clair d’automne effleurait d’une tiédeur attendrie les platanes jaunis et les feuilles éparses sur le sable herbu de la Place du Rocher, la plus belle de la croulante Ténès. Dans la limpidité sonore de l’air, les sons gais et excitants des clairons retentissent, alternant avec les accents plus mélancoliques et plus africains de la nouba arabe… Déployant toute la fausse pompe militaire, revêtus de leurs vestes les moins usées, de leurs chéchias les moins déteintes, les tirailleurs passèrent… Il leur était permis de parler aux jeunes hommes de leur race qui, curieux ou attirés instinctivement par ce tableau coloré, suivaient le défilé.
Et les mercenaires, par obéissance et aussi par un malin plaisir, faisaient miroiter aux yeux des fellahs les avantages merveilleux de l’état militaire, donnant sur leur vie des détails fantastiques.
Parmi ceux qui suivaient, attentifs aux propos des soldats, Ziani Djilali ben Kaddour, bûcheron de la tribu de Chârir, se distinguait par sa haute taille, son fin profil aquilin et son allure fière.
Ce qui l’avait le plus frappé dans les discours des tirailleurs, c’était leur affirmation qu’ils ne payaient pas d’impôts. D’abord, il avait été incrédule : de tous temps, les Arabes avaient payé l’impôt au Beylik… Mais Mustapha le cafetier lui avait certifié que les askar (soldats) avaient dit vrai… Et Djilali réfléchissait.