Grand, anguleux et robuste. Pérez portait un complet en velours à côtes, et un grand chapeau rond en liège blanc. Ses gestes étaient violents et son verbe haut. Prompt à la colère, soupçonneux, trouvant toujours que les affaires ne marchaient pas, quoique riche, Pérez, dur au pauvre monde, surtout aux indigènes, était conseiller municipal et passait pour un orateur, parce qu’il criait plus fort que les autres au café et qu’il émettait toujours les opinions les plus violentes.

A l’heure de l’absinthe, Pérez, au milieu d’un groupe attentif aux poses pittoresques, racontait le vol de l’oie, le deuxième depuis six mois. Si cela allait de ce train, la colonisation était fichue, il n’y avait plus qu’à s’en aller. Le banditisme indigène augmentait tous les jours… il y avait là de quoi décourager les plus braves.

— Oui, dit Durand, un camarade du conseiller, mais là-bas, en France, ils s’en foutent bien ! Y en a plus que pour les bicots. Les assassins de Margueritte, ils les ont acquittés, ils veulent nous prendre les tribunaux répressifs, permettre aux indigènes de nous écraser…

— Oui, et nous, on peut crever. Qu’ils nous volent, qu’ils nous pillent, qu’ils ne nous respectent même plus, comme ils font à présent, ça, ça fait rien. Il y a des salauds pour leur dire qu’ils ont des droits…

— Oh, mais nous ne nous laisserons pas faire, nous autres, cria Pérez en assénant un coup de poing sur la table, nous veillerons, nous nous défendrons, et nous flanquerons du plomb dans la peau au premier qui bougera. Ça ne se passera plus comme à Margueritte. Ah, ce verdict, on le leur fera payer cher, aux bicots. Qu’ils n’essaient pas de se mettre à avoir l’air trop contents, sinon on leur en fera passer de rudes.

— Moi, dit Pérez, puisqu’on me vole, je vais faire ma police moi-même avec mon fusil.

Mais Dupont, le cafetier, qui s’était rapproché, eut une idée :

— Faut pas penser rien qu’à soi. Toi, Pérez, tu devrais relater le fait et l’envoyer aux journaux, pour bien faire voir que nous sommes les victimes des indigènes.

— Oui, oui, approuva Durand. Il faut faire ça, et puis, ça fera plaisir à notre député. Je me suis laissé dire qu’il rassemblait des documents comme ça, pour répondre à ceux qui insultent les colons. Notre oie peut avoir de l’importance.

— Oui, mais je ne suis pas bien fort sur l’écriture, dit Pérez, hésitant.